À l'extrême, cela devient un bidonville... | Étymologiquement, le mot banlieue correspond au " territoire d'une lieue soumis à la juridiction (ban) de la ville ". |
Ce qui rend mensongers la plupart des discours consacrés à " la violence des jeunes de banlieue ", c'est toute une série d'omissions ou d'occultations. Les violences qui adviennent aujourd'hui en banlieue sont en effet exhibées, tandis que sont occultées :
________» les violences du même type qui ont pu avoir cours dans le passé, autant voire davantage qu'aujourd'hui ;
________» les autres violences que subissent les habitants des " banlieues " en question : chômage, précarité, racisme, harcèlement policier...
________» l'origine des faits de violence : l'origine sociale des petits délinquants, ou la longue histoire des violences policières impunies (et des mobilisations politiques étouffées) qui mène aux émeutes ;
________» tout le " positif " : le dynamisme et les solidarités qui existent en banlieue. C'est ainsi qu'à partir d'un fait de violence authentique, se construit un discours mensonger :
________» cette violence devient une violence " nouvelle " ou " en augmentation ", alors qu'elle ne l'est pas forcément ;
________» elle devient l'unique problème des " banlieusards ", alors qu'elle est loin de l'être ;
________» elle devient une violence " sans cause ", totalement " irrationnelle ", défiant l'entendement, et ses auteurs sont donc rejetés du côté de la " barbarie ", alors que l'acte s'inscrit souvent dans un contexte et dans des logiques sociales ;
________» enfin, cette violence devient l'emblème de la banlieue, comme si rien d'autre ne s'y produisait, et les habitants sont ainsi divisés en coupables et victimes, sans que personne n'ait droit au titre de sujet agissant [1].
Mais il est un autre mensonge, l'un des plus répandus et des plus pervers, qui consiste à occulter les violences qui ont cours en dehors des banlieues. C'est ainsi, par exemple, qu'on parle aujourd'hui des viols collectifs, et plus largement des formes plus ou moins agressives de sexisme, ainsi que de l'antisémitisme. C'est également ainsi qu'on se met, de plus en plus, à parler de l'homophobie. Depuis deux ans, en effet, ces phénomènes sont présentés, à longueur de journaux, reportages et autres "débats de société", comme des phénomènes radicalement nouveaux (au moins par leur ampleur), et spécifiques aux "banlieues" ou aux "quartiers" [2].
Cette prétendue spécificité n'est pas toujours affirmée ouvertement ; elle est parfois simplement suggérée, à l'aide de toute une série de stratégies sémantiques, comme l'usage du verlan ou de l'argot des banlieues : on parle d'"antifeujes" plutôt que d'"antisémites", et de "tournantes" plutôt que de "viols collectifs" [3].
Et c'est là que se situe le problème : qu'il s'agisse de l'antisémitisme, du sexisme ou de l'homophobie, ces nouveaux discours ont ceci de pervers qu'ils pointent des problèmes bien réels, dont la gravité est indiscutable, mais qu'ils omettent de dire que ces problèmes concernent en réalité l'ensemble de la société française, et qu'aucune donnée empirique ne permet d'affirmer que la jeunesse des banlieues est davantage en cause que le reste de la société. Nonna Mayer a par exemple montré que les enquêtes d'opinion contredisent la thèse de la " nouvelle judéophobie ", élaborée par Pierre-André Taguieff et relayée par de nombreux médias, selon laquelle "des secteurs entiers de la société, notamment dans certaines zones péri-urbaines, sont antijuifs. Pourtant, on continue de pratiquer l'évitement, afin de ne pas stigmatiser les jeunes issus de l'immigration" [4].
Ces enquêtes montrent en effet que les idées antisémites ne sont pas dominantes dans les milieux d'extrême gauche et dans la jeunesse issue de l'immigration maghrébine ; elles restent, aujourd'hui comme par le passé, présentes dans l'ensemble de la société française, avec des " pics " à la droite de la droite, dans les franges de l'opinion qui manifestent par ailleurs un très fort rejet de l'immigration maghrébine. Plus précisément, en 2000, 20% des sondés approuvaient l'énoncé " les Juifs sont trop nombreux en France ", et 97% de ces antisémites approuvaient également l'énoncé " il y a trop d'Arabes " [5].
Et lorsqu'on passe des opinions aux actes, les seules données disponibles, celles du Rapport 2001 de la Commission nationale consultative sur les droits de l'homme, indiquent que :
________» sur 35 personnes identifiées et déférées devant la Justice pour "violence raciste, xénophobe ou antisémite", on a dénombré cinq militants d'extrême droite et quinze militants "ultra-sionistes" ;
________» sur 29 prévenus accusés de menaces racistes, on a dénombré quinze militants d'extrême droite, deux "ultra-sionistes" et six "individus d'origine maghrébine" ;
________» sur 13 personnes identifiées et interpellées pour menaces dirigées contre des Juifs, on a dénombré quatre "jeunes maghrébins", et cinq militants d'extrême droite [6].
Quelles que soient les limites de ces chiffres, force est d'admettre que nous sommes loin de "l'Année de cristal" annoncée par certains [7],
que les auteurs d'agressions antisémites sont loin d'être tous des jeunes maghrébins, et qu'ils représentent en tout état de cause une infime minorité de la jeunesse issue de l'immigration maghrébine.
Le sexisme en banlieue... et ailleurs
Quant aux violences et aux discriminations sexistes, elles sont également loin d'être l'apanage des "quartiers sensibles". Aucune statistique fiable ne permet d'établir un quelconque monopole de la banlieue, ni même une spécificité ou une recrudescence des viols, individuels ou collectifs, en banlieue [8].
Il faut par ailleurs rappeler que, d'après les sources existantes, la majeure partie des violences faites aux femmes, qu'elles soient "sexuelles" ou non, ont lieu dans l'espace privé et non dans la rue ou dans les caves, et qu'elles sont le fait des maris sur leurs femmes ou leurs filles, ou des conjoints sur leurs compagnes :
________» au cours d'une enquête publiée par l'INED en 1992 auprès d'un échantillon représentatif de femmes vivant en France, 4,4% des femmes ont déclaré avoir subi au moins une fois " des rapports sexuels imposés par la contrainte ", et dans 75% des cas, c'est un proche qui a imposé ce " rapport " sexuel [9] ;
________» en France, on évalue à 10% la proportion des femmes ayant subi des violences physiques de la part de leur conjoint, et cela dans tous les milieux sociaux. Quant à "l'Omerta" que dénonçait dernièrement le mouvement "Ni putes ni soumises", elle n'a rien à envier à celle qui règne dans les campagnes, dans les centre-villes ou dans les "beaux quartiers" [10].
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la violence et le harcèlement sexuel dans le monde de la mode et du spectacle, dans les hôpitaux ou à l'université - ou encore sur la violence conjugale dans le monde politique... Daniel Vaillant, Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Sarkozy sont toujours restés étrangement muets sur ces questions, à tel point qu'on pourrait, là encore, parler d'Omerta [11].
Par ailleurs, avant de porter un regard hautain sur les "banlieues", et avant de présenter ces "banlieues" comme des enclaves d'arriération et de sexisme au milieu d'une France égalitaire et émancipée, la classe dirigeante et le monde médiatique seraient bien avisés de se regarder en face : ils découvriraient un univers dominé, voire monopolisé, par des mâles - et plus précisément encore par des mâles blancs, riches et hétérosexuels. On sait notamment que :
________» deux ans après la loi d'avril 2000 sur la parité, lors des élections législatives de juin 2002, les femmes ne représentaient que 36% des candidats présentés par le Parti socialiste, et 20% des candidats présentés par l'UMP ;
________» à l'issue de ces élections, les femmes représentent seulement 12,3% des députés ;
________» en 2001, les femmes ne représentaient que 11% des maires et 10% des sénateurs ;
________» depuis la fin de l'Ancien Régime jusqu'à nos jours, il n'y a eu qu'une seule femme Première ministre (Édith Cresson), et aucune présidente de la République ;
________» dans le gouvernement Raffarin, comme dans la plupart des précédents, les ministères les plus stratégiques, en particulier ceux des Affaires étrangères, de l'Économie et des finances, de la Justice, de l'Intérieur, des Affaires sociales et de l'Éducation nationale, sont tous dirigés par des hommes ;
________» depuis deux siècles, aucune femme n'a jamais occupé le poste stratégique de ministre des finances ;
________» en 1999, les femmes ne représentaient que 4,6% des Préfets ;
________» les femmes représentent seulement 6,3% des administrateurs des 5000 plus grandes entreprises françaises ; et parmi les 200 principales entreprises présentes en France, aucune n'est administrée par une femme ;
________» les PDG et les directeurs de rédaction des plus grands quotidiens (notamment Le Monde, Libération, Le Parisien), des grands hebdomadaires (notamment Le nouvel observateur, Le Point) et des chaînes de radio périphériques sont quasiment tous des hommes ;
________» les six chaînes de télévision hertziennes sont toutes dirigées par des hommes ;
________» en 1998, les femmes ne représentaient que 20% des membres de la direction de l'AFP et du journal Le Monde, 22% des journalistes de radio et de télévision, 24% des journalistes travaillant dans la presse nationale, mais elles représentaient en revanche près de 80% des pigistes réviseuses et 100% des pigistes sténographes et traductrices ;
________» un décompte effectué sur cinq grands quotidiens, une chaîne de radio et une chaîne de télévision, montre que les femmes représentent seulement 17% des personnes citées dans les reportages journalistiques [12].
Et lorsqu'une institution prestigieuse comme l'École Nationale de la Magistrature est investie par des femmes, le ministre de la Justice s'empresse d'exprimer son inquiétude devant "les problèmes d'organisation" que cette féminisation risque de provoquer dans les tribunaux, et de s'interroger sur "la partialité des femmes magistrats jugeant des hommes" [13].
On pourrait dire beaucoup aussi de l'image des femmes véhiculée par les publicitaires, qui ne sont généralement pas, loin s'en faut, issus des classes populaires, ni de l'immigration africaine. Sans parler non plus de ces talk-shows télévisés durant lesquels Guillaume Durand, Franz-Olivier Giesbert et leurs invités mâles, "blancs" et riches pontifient sur la difficile condition de la femme en banlieue, sa relégation et son statut de femme-objet, devant des filles "black, blanc, beur", toutes jeunes, jolies et apprêtées, qui se tiennent immobiles et muettes à l'arrière-plan, réduites au rang de plantes vertes. Rappelons, pour finir, que le monde du travail est aujourd'hui l'un des principaux lieux de violence et de discrimination à l'encontre des femmes. Selon les enquêtes les plus récentes, menées ces dernières années :
________» les hommes gagnent en moyenne 25% de plus que les femmes, et si l'on ne considère que les cadres du secteur privé travaillant à temps complet, l'écart s'élève à 33% ;
________» les femmes, qui représentent 45,8% de l'emploi total, ne représentent que 35% des cadres dans les entreprises publiques, et seulement 24% des cadres dans les entreprises privées ;
________» 85% des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes ; trois femmes sur dix travaillent à temps partiel, et la moitié d'entre elles ne l'ont pas choisi ;
________» les femmes occupent systématiquement les emplois les moins valorisés et les moins rémunérés : dans l'enseignement, par exemple, elles représentent 77% des professeurs à l'école primaire, 56% dans l'enseignement secondaire, et seulement 31% dans le supérieur (et il en va de même dans le journalisme ou dans la médecine : beaucoup d'infirmières, peu de femmes "chirurgiennes" ou "médecins-chefs") [14].
Après cela, on peut difficilement prétendre que le respect de la femme et le principe d'égalité font partie de "nos valeurs républicaines", et qu'ils "s'arrêtent aux portes des cités". Car en termes de domination masculine, les halls d'immeuble HLM ne diffèrent pas vraiment des bancs de l'Assemblée nationale ou des fauteuils des Conseils d'administration [15].
Quant à l'homophobie de la classe politique, la lecture des débats parlementaires sur le PACS permet d'en prendre la mesure [16].
Le constat est accablant : la violence et la grossièreté des injures proférées par les "représentants du peuple français" n'a rien à envier à ce qu'on peut entendre dans la bouche de certains "sauvageons". De la pure et simple injure (" les pédés je leur pisse à la raie ") à la bestialisation, en passant par les pires amalgames (entre homosexualité et " sida ", " inceste ", " pédophilie ", " zoophilie " et " décadence "), la frange la plus homophobe de la droite parlementaire s'est particulièrement illustrée - sans, du reste, être rappelée à l'ordre très vivement par le reste de la "représentation nationale". Or, il convient de rappeler qu'à l'Assemblée nationale, à cette époque comme aujourd'hui, le nombre de députés issus des classes populaires et de l'immigration africaine étaient proche de zéro, et que les auteurs des pires invectives homophobes étaient tous des hommes mûrs, "blancs" et appartenant aux classes supérieures [17].
De même, ce ne sont pas des " jeunes de banlieue ", ni des " islamistes ", qui ont alors manifesté dans les rues de Paris derrière des slogans comme " Pas de neveux pour les tantouzes " ou "Les pédés au bûcher". C'est pourquoi, après l'arrivée à Paris de la Marche "ni putes ni soumises", un certain nombre de questions demeurent. Celle de la condition des filles et des femmes en banlieue, bien entendu, mais également plusieurs autres, et en premier lieu celle de l'instrumentalisation et de la récupération. Il ne s'agit pas de contester la bonne foi des "marcheuses", ni de mettre en doute leur capacité politique. Il s'agit encore moins de nier l'étendue et la gravité des problèmes de sexisme qui peuvent exister en banlieue, ni de décréter que ces problèmes sont secondaires par rapport à d'autres - comme le chômage, la précarité, la discrimination ou la violence policière. Il s'agit plutôt de s'interroger sur l'orientation que donnent à ce mouvement ses dirigeants, ses "parrains", et plus encore les médias qui l'ont abondamment couvert et les hommes politiques qui l'ont unanimement salué. Car si on ne prend pas en même temps la mesure de ces violences dans tous les milieux, et si l'on ne relie pas les formes spécifiques du sexisme en banlieue aux formes spécifiques qui existent ailleurs et qui les nourrissent, alors la révolte des "marcheuses" risque fort de se trouver dans une impasse. En d'autres termes, il est à craindre que le soutien unanime dont ont bénéficié les "marcheuses" soit lourd de non-dits et d'arrières-pensées : sans doute l'émancipation des jeunes filles de banlieue passe-t-elle par des échanges vifs, voire des conflits ouverts, avec les garçons et les parents ; mais ces conflits ne seront productifs que si en sont clairement écartés, au préalable, les "parrains" bienveillants qui ont de tout autres raisons, bien moins avouables, de s'en prendre aux garçons et aux parents. Des raisons moins féministes qu'opportunistes, ou sordidement racistes.
Il aura fallu que brûlent en une seule nuit 1 500 voitures, puis, en ordre décroissant, 900, 500, 200, jusqu'à se rapprocher de la "normale" quotidienne, pour qu'on s'aperçoive que chaque nuit 90 voitures en moyenne brûlaient dans notre douce France. Une sorte de flamme perpétuelle, comme celle de l'Arc de triomphe, brûlant en hommage à l'Immigré inconnu. Aujourd'hui reconnu, le temps d'une révision déchirante, mais tout en trompe-l'œil.Dernier ouvrage paru : Les Exilés du dialogue avec Enrique Valiente Noailles (Galilée, 2005).
Une chose est sûre, c'est que l'exception française, qui avait commencé avec Tchernobyl, est révolue. Notre frontière a bien été violée par le nuage radioactif, et le "modèle français" s'effondre bien sous nos yeux. Mais, rassurons-nous, ce n'est pas le seul modèle français qui s'effondre, c'est le modèle occidental tout entier qui se désintègre, non seulement sous le coup d'une violence externe (celle du terrorisme ou des Africains prenant d'assaut les barbelés de Melilla), mais encore de l'intérieur même.
La première conclusion et ceci annule toutes les homélies et les discours actuels c'est qu'une société elle-même en voie de désintégration n'a aucune chance de pouvoir intégrer ses immigrés, puisqu'ils sont à la fois le résultat et l'analyseur sauvage de cette désintégration. La réalité cruelle c'est que si les immigrés sont virtuellement hors jeu, nous, nous sommes profondément en déshérence et en mal d'identité. L'immigration et ses problèmes ne sont que les symptômes de la dissociation de notre société aux prises avec elle-même. Ou encore : la question sociale de l'immigration n'est qu'une illustration plus visible, plus grossière, de l'exil de l'Européen dans sa propre société (Hélé Béji). La vérité inacceptable est là : c'est nous qui n'intégrons même plus nos propres valeurs et, du coup, faute de les assumer, il ne nous reste plus qu'à les refiler aux autres de gré ou de force.
Nous ne sommes plus en mesure de proposer quoi que ce soit en termes d'intégration d'ailleurs, l'intégration à quoi ? , nous sommes le triste exemple d'une intégration "réussie", celle d'un mode de vie totalement banalisé, technique et confortable, sur lequel nous prenons bien soin de ne plus nous interroger. Donc, parler d'intégration au nom d'une définition introuvable de la France, c'est tout simplement pour les Français rêver désespérément de leur propre intégration.
Et on n'avancera pas d'une ligne tant qu'on n'aura pas pris conscience que c'est notre société qui, par son processus même de socialisation, sécrète et continue de sécréter tous les jours cette discrimination inexorable dont les immigrés sont les victimes désignées, mais non les seules. C'est le solde d'un échange inégal de la "démocratie". Cette société doit affronter une épreuve bien plus terrible que celle de forces adverses : celle de sa propre absence, de sa perte de réalité, telle qu'elle n'aura bientôt plus d'autre définition que celle des corps étrangers qui hantent sa périphérie, de ceux qu'elle a expulsés et qui, maintenant, l'expulsent d'elle-même, mais dont l'interpellation violente à la fois révèle ce qui se défait en elle et réveille une sorte de prise de conscience. Si elle réussissait à les intégrer, elle cesserait définitivement d'exister à ses propres yeux.
Mais, encore une fois, cette discrimination à la française n'est que le micromodèle d'une fracture mondiale qui continue, sous le signe précisément de la mondialisation, de mettre face à face deux univers irréconciliables. Et la même analyse que nous faisons de notre situation peut être répercutée au niveau global. À savoir que le terrorisme international n'est lui-même que le symptôme de la dissociation de la puissance mondiale aux prises avec elle-même. Quant à chercher une solution, l'erreur est la même aux différents niveaux, que ce soit celui de nos banlieues ou des pays islamiques : c'est l'illusion totale qu'en élevant le reste du monde au niveau de vie occidental, on aura réglé la question. Or, la fracture est bien plus profonde, et toutes les puissances occidentales réunies le voudraient-elles véritablement (ce dont on a toutes les raisons de douter), qu'elles ne pourraient plus réduire cette fracture. C'est le mécanisme même de leur survie et de leur supériorité qui les en empêche mécanisme qui, à travers tous les pieux discours sur les valeurs universelles, ne fait que renforcer cette puissance, et fomenter la menace d'une coalition antagoniste de forces qui la détruiront ou rêvent de la détruire.
Heureusement ou malheureusement, nous n'avons plus l'initiative, nous n'avons plus, comme nous l'avons eue pendant des siècles, la maîtrise des événements, et sur nous plane une succession de retours de flamme imprévisibles. On peut déplorer rétrospectivement cette faillite du monde occidental, mais "Dieu sourit de ceux qu'il voit dénoncer les maux dont ils sont la cause".
Ce retour de flamme des banlieues est donc directement lié à une situation mondiale ; mais il l'est aussi ce dont il n'est étrangement jamais question à un épisode récent de notre histoire, soigneusement occulté depuis, sur le même mode de méconnaissance que celui des banlieues, à savoir l'événement du non au référendum. Car le non de ceux qui l'ont voté sans trop savoir pourquoi, simplement parce qu'ils ne voulaient pas jouer à ce jeu-là, auquel ils avaient été si souvent piégés, parce qu'ils refusaient eux aussi d'être intégrés d'office à ce oui merveilleux d'une Europe "clés en main", ce non-là était bien l'expression des laissés-pour-compte du système de la représentation, des exilés de la représentation à l'image des immigrés eux-mêmes, exilés du système de socialisation. Même inconscience, même irresponsabilité dans cet acte de saborder l'Europe, que celles des jeunes immigrés qui brûlent leurs propres quartiers, leurs propres écoles, comme les noirs de Watts et de Detroit dans les années 60.
Une bonne part de la population se vit ainsi, culturellement et politiquement, comme immigrée dans son propre pays, qui ne peut même plus lui offrir une définition de sa propre appartenance nationale. Tous désaffiliés, selon le terme de Robert Castel. Or, de la désaffiliation au desafio, au défi, il n'y a pas loin. Tous ces exclus, ces désaffiliés, qu'ils soient de banlieue, africains ou français "de souche", font de leur désaffiliation un défi, et passent à l'acte à un moment ou à un autre. C'est leur seule façon, offensive, de n'être plus humiliés, ni laissés pour compte, ni même pris en charge. Car je ne suis pas sûr et ceci est un autre aspect du problème, masqué par une sociologie politique "bien de chez nous", celle de l'insertion, de l'emploi, de la sécurité , je ne suis pas sûr qu'ils aient, comme nous l'espérons, tellement envie d'être réintégrés ni pris en charge. Sans doute considèrent-ils au fond notre mode de vie avec la même condescendance, ou la même indifférence, que nous considérons leur misère. Peut-être même préfèrent-ils brûler les voitures que de rouler dedans à chacun ses plaisirs. Je ne suis pas sûr que leur réaction à une sollicitude trop bien calculée ne soit pas instinctivement la même qu'à l'exclusion et à la répression.
La culture occidentale ne se maintient que du désir du reste du monde d'y accéder. Quand apparaît le moindre signe de refus, le moindre retrait de désir, non seulement elle perd toute supériorité, mais elle perd toute séduction à ses propres yeux. Or, c'est précisément tout ce qu'elle a à offrir de "mieux", les voitures, les écoles, les centres commerciaux, qui sont incendiés et mis à sac. Les maternelles ! Justement tout ce par quoi on aimerait les intégrer, les materner !... "Nique ta mère", c'est au fond leur slogan. Et plus on tentera de les materner, plus ils niqueront leur mère. Nous ferions bien de revoir notre psychologie humanitaire.
Rien n'empêchera nos politiciens et nos intellectuels éclairés de considérer ces événements comme des incidents de parcours sur la voie d'une réconciliation démocratique de toutes les cultures tout porte à considérer au contraire que ce sont les phases successives d'une révolte qui n'est pas près de prendre fin.
J'aurais bien aimé une conclusion un peu plus joyeuse mais laquelle ?
Y a-t-il des points communs entre les émeutiers de Vaulx-en-Velin et les lycéens qui ont récemment défilé dans les villes de France ? Est-ce un hasard si les jeunes manifestants du 12 novembre 1990 ont écrit sur des murs de Paris : " Nous sommes tous de Vaulx-en-Velin ! " ? Ces jeunes - lycéens, casseurs et émeutiers - partagent les mêmes territoires : cités tristes et rectangulaires, collèges laids, bâtis à la va-vite, centres commerciaux rutilants mais "toc" et transports en commun trop communs. Un décor urbain médiocre, méprisant, déprimant, où se télescopent exclusions et tensions.
Vaulx-en-Velin, Argenteuil ou Montreuil-sous-Bois sont nichés dans les flancs de deux grandes métropoles dynamiques et en pleine croissance : Lyon et Paris. Paradoxalement, la violence actuelle n'éclate pas à Roubaix, chez les enfants perdus de la reconversion industrielle, ni en Lorraine, sur les ruines de la sidérurgie. C'est aux marches des centres urbains les mieux pourvus en emplois, en richesses, en loisirs, que l'éruption a lieu. Si le taux de chômage des 18-25 ans à Vaulx-en-Velin est de 35 %, bien au-dessus de la moyenne nationale, il n'est cependant que de 8 % dans l'ensemble de la région Rhône-Alpes. " Et pourtant la situation est beaucoup plus explosive que dans une cité ouvrière du Pas-de-Calais laminée par le chômage, explique Claude Jacquier, urbaniste, auteur d'un rapport sur les zones urbaines en difficulté (1). Les gosses prennent la comparaison avec l'opulent centre-ville en pleine figure. "
" La particularité de Vaulx-en-Velin, exemple relativement réussi de réhabilitation, c'est que la société à deux vitesses est venue s'installer au cœur même du quartier ", explique le sociologue urbain Didier de La Peyronnie, proche d'Alain Touraine (2). " Après l'arrivée d'une population aux revenus un peu plus élevés et l'ouverture du centre commercial en plein milieu de la ZUP, le Mas du taureau avait bénéficié d'un petit décollage. Pendant ce temps, les jeunes, principalement maghrébins, continuaient à s'enfoncer. Les émeutes ont été l'expression de cette tension interne : ou l'on s'en sort tous ensemble, ou, nous, les exclus, sommes prêts à tout casser... "
Le centre commercial a été, certes, pillé et brûlé, mais, à Vaulx-en-Velin, la violence visait en tout premier lieu les policiers. Une sorte de guerre privée s'était engagée avec les jeunes. Ainsi a-t-on pu entendre de la bouche d'un émeutier, lapidant les CRS dépêchés sur les lieux : " C'est même pas contre eux qu'on en a, c'est contre les îlotiers... "
Les jeunes émeutiers de Vaulx-en-Velin avaient au moins pris des cibles. Pour les techniciens de l'intégration, il suffit de suivre le sillage des cailloux lancés pour comprendre où se trouve le déficit de communication. Autour de Paris, dans les cités où habitent les jeunes casseurs qui ont effrayé les médias lors de la manifestation lycéenne du 12 novembre, la violence, si elle a des racines comparables, prend un caractère plus diffus, plus insaisissable et plus autodestructeur. À l'image de ce très jeune Franco-Maghrébin de la cité des Petits Chamards, à Dreux (100 % d'immigrés), qui déclarait à un journaliste de FR3 : " C'est dégueulasse, cette cité. C'est plein d'Arabes... " La violence qui surgit dans les banlieues parisiennes - et qui a explosé le 12 novembre au cœur de Montparnasse ou sur le quai d'Orsay - n'est pas le produit d'une tension ethnique. Il n'y a pas d'affrontements de gangs maghrébins contre bandes africaines ou de Noirs contre Blancs. Il s'agit plutôt d'une " black on black violence ", un phénomène bien connu des statisticiens américains. Aux États-Unis, 90 % des morts noirs sont victimes d'autres Noirs. Ainsi, ce sont de jeunes Africains, d'une bande adverse, qui ont tué Omar Touré, un Malien de dix-sept ans, en août 1990 au centre commercial de la Défense.
Moins tragiques mais massivement répandues, les " dépouilles " - agressions pour un vêtement ou un objet, -rackets, dégradations et violences contre élèves et enseignants se multiplient aux portes des collèges de banlieue. Souvent leurs auteurs sont des "exclus du système scolaire, mais qui se révoltent comme s'ils en faisaient encore partie (3)". On le sait, il y a pis qu'être au lycée, c'est de ne pas y être.
Acteurs et victimes de cette violence, les jeunes des banlieues dégradées ont, au départ, à peu près autant de chances de se retrouver dans les manifestations en faveur d'une plus grande sécurité dans les lycées que devant les tribunaux pour mineurs de Bobigny ou de Nanterre. Les taux de redoublement à l'entrée en 6-dans les quartiers les plus durs des environs de Paris oscillent entre 50 % et 70 %.. Un faux pas et c'est l'éjection du système scolaire. Pour éviter le vide, restent alors le rap ou la boxe thaïlandaise. L'embryon d'une culture de ghetto.
Des enclaves du tiers-monde.
On ne peut plus qualifier ces jeunes d'" immigrés". Ils sont nés en France et parlent comme des poulbots. Mais leurs cités évoquent par bien des aspects des enclaves du tiers-monde. À la cité de la Pierre-Collinet, à Meaux, 30 % des habitants sont d'origine étrangère, 41 % des résidents ont moins de vingt ans. À la ZUP de Surville, à Montereau, ce pourcentage de jeunes grimpe à 50 % (4). Les jeunes se sentent plus ou moins condamnés à demeurer enfermés dans ces cités, dans ces ghettos : " II n'y a pas eu de politique délibérée de ghetto, explique Claude Jacquier, mais un véritable filtrage social par un système marchand. Au cours d'enquêtes d'urbanisme, j'ai rencontré des agents immobiliers privés qui décidaient de sacrifier délibérément des ensembles urbains décatis -des logements amortis en termes de rentabilité - en les allouant ou en les vendant aux immigrés. Ceux-ci, fatigués d'attendre un appartement HLM, finissent par acquérir des logements pourris, sans lesquels ils ne peuvent prétendre à faire venir leur famille en France au titre du regroupement familial. Dans le même temps, les Français quittent massivement ces habitations dévalorisées. "
Les événements de Vaulx-en-Velin et ceux du 12 novembre ont cruellement surpris les urbanistes de la Délégation interministérielle à la ville (DIV) qui tentent d'inverser la tendance. La DIV est chargée de la réhabilitation et du " développement social " de quatre cents quartiers dégradés à travers la France. Depuis octobre 1988, 150 000 logements par an ont été réhabilités. En 1990, le rythme s'est accéléré pour atteindre 200 000 logements annuels. En 1991, entre les fonds des administrations centrales et ceux des collectivités locales, environ 2 milliards de francs seront injectés dans la politique de la ville. Jamais les acteurs institutionnels - ministères. Caisse des dépôts, mairies... - n'ont été aussi mobilisés. Colloques et conférences s'enchaînent. Les multiples rapports s'accumulent dans une impression d'urgence. M. Roland Castro, de l'association Banlieues 89, plaide, de moins en moins dans le désert, pour un ministère de la ville, doté de 1 % du budget de l'État.
À tous les partenaires de cette politique, les troubles de Vaulx-en-Velin et ceux de Montparnasse sont venus rappeler violemment qu'il ne suffisait pas de " réparer les ascenseurs ", selon la formule de M. Harlem Désir, reprise par M. Michel Rocard. Que des quartiers, soumis non seulement au chômage et à la délinquance mais aussi à une forte abstention électorale, où les immigrés n'ont pas le droit de vote, peuvent devenir d'explosives zones de non-droit. " Après tout, reconnaît Yves Dauge, président de la DIV, tout le monde dit, à Vaulx-en-Velin, que le quartier n'était pas si mal... Peut-être ne faut-il pas alors faire du problème urbain un préalable absolu ? On peut revenir à un modèle politique, un modèle démocratique. Il faut redonner à ces jeunes montrés du doigt par la société un droit de cité. Ce qui est différent du droit de vote. Et ce n'est pas un problème financier... Il faut créer des antennes des services publics dans les cités. Des " maisons du développement et de la formation" où l'on pourra établir le bilan des jeunes face aux besoins des entreprises et les mettre en adéquation. Faciliter les contacts positifs entre les jeunes et la police. Et puis, les maires vont bien être obligés de mettre en place des espaces pour gérer les conflits. "
Sur le terrain, en effet, tous les observateurs ont constaté que les leaders communautaires, capables de négocier avec les pouvoirs publics, avaient tendance à disparaître. " Malheureusement, affirme-t-on à SOS-Racisme, les maires ont peur des associations trop turbulentes. Et puis, depuis que les militants beurs locaux de 1981 ont été aspirés par les structures technocratiques, il ne reste rien sur place. Il n'y a plus que les éducateurs, méritants mais soumis aux contraintes du devoir de réserve. Il faudrait qu'apparaisse un nouveau militantisme civique. Une sorte de volontariat, une "coopération pour le développement social" qui garantirait par rapport à l'État une indépendance que les travailleurs sociaux n'ont pas. "
Dans cet ordre d'idées, commencent à poindre des expériences originales dans certains quartiers défavorisés. Celles-ci sont menées par de nouvelles figures que les sociologues urbains de terrain ont baptisées les "professionnels" (5). M. Didier Bonnet est l'un d'eux. Ce colosse autodidacte de trente-trois ans dirige une régie d'entretien dans l'une des cités les plus sinistrées des quartiers nord de Marseille : la Bricarde. Dans ces bâtiments abritant 2 300 personnes, seuls 40 % des chefs de famille ont un travail régulier ; 78 % des ménages ont un revenu inférieur à 6 000 francs ; 27 % des familles sont maghrébines ; 9 % sont gitanes sédentarisées et 9 % asiatiques. 53 % de la population a moins de vingt-cinq ans.
Didier Bonnet a exercé tous les métiers : maçon, électricien puis éducateur de rue. En 1988, il abandonne le centre social où il était employé. Il négocie avec l'organisme logeur de la Bricarde et avec la ville de Marseille l'entretien des bâtiments par les habitants eux-mêmes.
Lieux de paroles.
En 1990, la régie fait travailler 150 résidents avec des contrats à durée déterminée. Au bout de deux ans seulement. Régie Nord Littoral Services fonctionne sans subventions. " En dehors du boulot fourni, explique Didier Bonnet, nous sommes aussi le lieu où les gens peuvent venir gueuler. Contre le voisin qui jette sa poubelle par la fenêtre ou parce qu'il faut réparer tel ou tel truc. Nous permettons ainsi une médiation entre les habitants et les pouvoirs publics. Entre la négociation et le conflit. Il est clair que nous offrons la paix sociale pour pas très cher... " M. Chabeaudy, commissaire de police du XVe arrondissement marseillais, confirme : " Ça va effectivement mieux sur la Bricarde. Il y a une baisse relative des infractions et surtout une chute notable du nombre des expulsions domiciliaires. "
Malgré leurs limites évidentes, la quarantaine de régies de quartier qui existent sur toute la France recréent des liens entre des habitants isolés par la pauvreté.
En fait, ces quartiers sont des anti-ghettos, affirme Didier de La Peyronnie. Ils n'ont pas de structuration, pas de culture commune. Or on ne résoudra pas les problèmes de ces cités sans reconstituer la capacité sociale des gens qui les habitent. Ces zones de marginalité combinées à une forte présence d'étrangers, comparables aux quartiers pauvres américains, apparaissent aujourd'hui dans tous les pays européens. Elles seront désormais au centre du débat politique. "
Et dans le débat européen sur l'exclusion sociale et ethnique ne s'ébauchent vraiment que deux propositions : la réhabilitation sociale de la ville, en France ; l'intégration locale des minorités ethniques, en Grande-Bretagne et dans tous les pays scandinaves. D'un côté le droit commun ; de l'autre, les mesures spécifiques.
" Les Britanniques, explique Didier de La Peyronnie, ont un traitement local et civique de l'intégration. Ainsi, dans les " local councils ", travaillistes pour la plupart, ont été mis en place des " race relations units ", qui garantissent des quotas de membres des " ethnie minorities " dans les services municipaux. Ce genre de mesures a pu coûter assez cher en voix ouvrières blanches au Labour Party. "
Sur le plan national, les Britanniques se sont dotés en 1976 d'un outil institutionnel de lutte contre le racisme : la Commission pour l'égalité raciale. Celle-ci peut à tout moment intervenir devant les tribunaux si elle constate des cas directs ou indirects de ségrégation, dans le logement, l'emploi ou l'éducation.
" Pour le moment, le modèle anglais est le meilleur en Europe, affirme Bernie Grant, député travailliste noir de Tottenham et fondateur du Black Caucus, le groupe de parlementaires noirs, à Westminster. Le meilleur parce qu'il permet de faire prendre en compte les problèmes spécifiques des minorités ethniques dans une société qui a tendance à les éluder. En termes de discrimination au logement ou à l'emploi, bien sûr, mais aussi en termes de santé. Certaines maladies sont propres aux gens d'origine africaine, par exemple, et si nous ne pouvons développer une véritable action de lobbying, les programmes de recherche médicaux ne seront jamais mis en place. "
Paradoxe : la première puissance économique européenne, l'Allemagne, n'a pas élaboré de dispositifs nationaux d'intégration conséquents. Jusque très récemment, les immigrés n'étaient considérés que comme des " travailleurs invités ", destinés à retourner rapidement dans leurs pays d'origine. L'Allemagne pratique la politique de naturalisation la plus restrictive de tous les pays européens. Ainsi, en dix ans, la RFA a naturalisé deux fois moins d'étrangers que la France en une seule année...
Les immigrés, turcs ou yougoslaves pour la plupart, vivent autour des centres industriels dans des conditions de précarité peu enviables. Ils constituent pourtant 25 % de la population de Francfort, 18,1 % de celle de Stuttgart, 17,4 % de celle de Munich ou encore 13,7 % de celle de Berlin. À Berlin, 9 % des ménages allemands ne disposent ni de toilettes, ni de chauffage central, ni de salle de bains ; les ménages turcs sont 30 % dans cette situation... Pourtant, ces immigrés déboursent des loyers proportionnellement plus élevés que les nationaux ; à Mannheim, par exemple, en 1981, ils payent en moyenne 297,64 DM pour un deux-pièces (258,33 DM si le locataire est allemand).
Contrairement à la France, en Allemagne, les étrangers occupent les quartiers délabrés des centres-villes. Mais, là aussi, leur présence a engendré une désertion des nationaux, faisant naître également des phénomènes de ghettoïsation. Le record allant au quartier de la gare de Francfort, avec 74 % d'étrangers. Plusieurs villes allemandes - Berlin, Cologne, Hambourg - ont adopté officiellement le système des quotas d'immigrés dans l'attribution des logements sociaux : pas plus de 15 % d'étrangers (6). L'arrivée, en 1989, de 400 000 Allemands des pays de l'Est, chiffre qui probablement aura doublé en 1990, pourrait bien assombrir encore le tableau de l'habitat social. Quant aux pays de l'Europe du Sud, dopés par une croissance relative de leurs régions industrielles, ils agglomèrent eux aussi leur volant d'immigrés, plus ou moins clandestins, dans des zones d'habitat précaire. Africains et Maghrébins affluent en Espagne (voir, par exemple, le film de Montxo Armendariz Lettres d'Alou), et en Italie par dizaines de milliers, tandis que les bidonvilles peuplés de Cap-verdiens ceinturent Lisbonne. Ces nouveaux clandestins, sur lesquels les autorités ferment les yeux, viennent nourrir le dévorant appétit des économies souterraines. En 1989, l'Institut de recherche Isoplan de Sarrebruck évaluait le nombre de ces immigrés clandestins en Italie, Grèce, Portugal et Espagne entre 1,3 million et 1,5 million.
Confrontées à cette nouvelle donne, les autorités européennes de Bruxelles se trouvent un peu démunies. La réalité est allée plus vite que les rapports de la CEE. " Les mécanismes pour corriger la ville à deux vitesses n 'existent pas au sein de la CEE, reconnaît Jean Alegre, responsable à la direction de l'emploi, des relations industrielles et des affaires sociales. Or le problème s'aggrave. Les étapes de la construction européenne ont été, dans un premier temps, le dossier rural, puis celui de la reconversion industrielle et ses effets. Nous avons laissé à l'écart les zones urbaines et il va falloir œuvrer à ce que la prochaine étape soit celle de la reconversion urbaine. "
Jusqu'à maintenant, les aides de la Communauté européenne ont été tournées principalement vers les régions victimes d'un déséquilibre, rural ou industriel. Notamment les régions qui abritaient le tissu industriel traditionnel sinistré par la reconversion. Or, aujourd'hui, comme tendent à le prouver les émeutes de Vaulx-en-Velin, c'est dans les zones de clivages sociaux les plus marqués que les tensions inégalitaires sont les plus violentes. L'enveloppe communautaire consacrée aux programmes contre la pauvreté urbaine est minime et dispersée.
En 1989, les subventions réservées par le Fonds social européen au chômage de longue durée et à l'embauche des jeunes représentent 13,5 % du volume global des aides. Quant à l'habitat social, aucun fonds spécifique ne lui est attribué. " Le développement européen va provoquer une concurrence accrue entre les métropoles, alerte Claude Jacquier. Celles-ci vont représenter des pôles d'attraction et constituer de fortes concentrations de population. Et, pendant que les maires s'occuperont de leurs technopoles, te tiers-monde s'installera aux portes de nos villes... "
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