Si les poules nous prennent en grippe : une coïncidence ? ... Pas sûr !
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Alors que l'épidémie de grippe aviaire continue de s'étendre, l'Organisation Mondiale de la Santé lance un cri d'alarme. Pour cet organisme, si ce virus du poulet se combine avec celui de la grippe humaine, nous devrons faire face à une tragédie mondiale. |
La grippe aviaire poursuit son funeste périple. L'ouverture récente d'un front eurasien (lire ci-dessous) du virus augmente le réservoir animal qui pourrait déclencher une pandémie. Pour l'heure, le virus H5N1 ne se transmet toujours pas d'homme à homme. Mais rien n'assure que ce ne sera pas le cas demain. Cette incertitude n'a pas empêché deux équipes de chercheurs, l'une britannique, l'autre américaine, de simuler le pire. À l'aide d'ordinateurs et de probabilités, elles ont modélisé l'explosion d'une pandémie, mais aussi les stratégies pour la contenir. L'une des études est publiée aujourd'hui dans la revue Nature, l'autre le sera demain dans Science.
Contacts. "On n'est pas sûrs à 100 % que le virus mutera pour se transmettre entre humains, mais c'est arrivé par le passé. L'essentiel est de s'y préparer et de planifier les stratégies adéquates", explique l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui se félicite de la parution des deux modèles. L'équipe de Neil Ferguson, du département d'épidémiologie de la faculté de médecine de Norfolk, a réalisé celui qui paraît aujourd'hui dans Nature. Le modèle choisi est la population thaïlandaise, c'est-à-dire 85 millions d'individus répartis sur un territoire limitrophe de nombreux autres pays. Ils ont pris en compte les modes de vie des habitants, le nombre de contacts quotidiens, leurs modes de déplacement, et ont utilisé différentes hypothèses : d'une personne à l'autre, le virus se propage et se déclare en 2,6 jours ; 50 % des cas seulement sont diagnostiqués ; une personne malade en infecte en moyenne 1,5 (hypothèse basse). Dans ce cas-là, le pic de contamination survient au 150e jour et 33 % de la population est infectée. Dans l'hypothèse haute (un malade contamine 1,8 personne), le pic survient au 100e jour et la moitié du pays est atteinte... La modélisation américaine concerne une population de 500 000 individus répartis sur 5 000 km2, mais la propagation du virus est sensiblement la même. "Le nombre de contacts suffisants pour infecter quelqu'un varie de 1 à 7,5 selon les classes d'âge, explique Mary Elizabeth Halloran qui a mené l'étude. Chez les enfants, il faut moins de contacts que chez les adultes." La vitesse de propagation est évidemment la clef du problème. "Il faut identifier le groupe initial de gens contaminés le plus rapidement possible, c'est-à-dire avant qu'il y ait plus de 50 cas", explique Neil Ferguson. Au-delà, la mise en place de mesures prophylactiques n'est pas assez efficace. "Avec 50 cas, on peut éliminer le virus en traitant chaque personne avec des antiviraux, y compris dans l'entourage sain des gens infectés. Ces médicaments agissent un peu comme un vaccin temporaire auprès des personnes saines." Plusieurs pays ont déjà fait des réserves d'antiviraux et l'OMS est en train de constituer un stock international de trois millions de doses. C'est, avec la surveillance de la maladie et l'élaboration de vaccins, un composant essentiel de la lutte contre le virus.
Quarantaine. Les chercheurs ont aussi modélisé des solutions. "La mise en quarantaine est l'une des mesures de santé publiques à prendre, mais il y en a d'autres. Il faut réduire le nombre de contacts quotidiens des personnes atteintes, fermer les écoles, les lieux de culte et certains bureaux, restreindre les voyages et les déplacements pour éviter les entrées et sorties des zones infectées..." Des mesures très difficiles à prendre, quel que soit le pays. "Contenir l'épidémie à la source est la seule politique qui fera une grande différence à la fin. Si nous échouons, on peut compter des millions de morts à travers le monde. Si nous réussissons, il ne s'agira "que" de quelques dizaines, voire de centaines, de victimes." Reste à traduire sur le terrain ce qu'ont produit les ordinateurs des chercheurs. Pour cela, il faut un niveau de coopération et de planification efficace entre les pays et les organisations internationales. Et pour Neil Ferguson, cette partie-là n'est pas gagnée.
Ibis falcinelle (Plegadis falcinellus)
Château de Suscinio / Morbihan / 5 octobre 2005 |
Une question récurrente revient sur nos télés ou dans nos journaux : Quels rôles jouent les oiseaux sauvages migrateurs dans la transmission du virus ?
Tous les experts, spécialistes en épidémiologie, vétérinaires et autres ornithologistes s'accordent pour dire que les oiseaux sauvages migrateurs sont potentiellement porteurs (sain ?) du virus et par conséquent, vecteurs potentiels et facteurs probables de la pandémie si celle-ci devait se propager. Comment pourraient-ils affirmer le contraire d'ailleurs ? |
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Lee Jong-Wook, le directeur général de l'OMS a ouvert la conférence en disant qu'un virus de la grippe aviaire finirait par se transformer en souche hautement pathogène pour l'homme, que ce n'était qu'une question de temps. Vous êtes, vous, beaucoup plus réservé.
Oui, car personne au monde n'est capable de prédire l'apparition de la pandémie. Depuis l'arrivée de la souche asiatique fin 2003, les experts de l'OMS affirment qu'il y aura une pandémie parce qu'il y en a eu plusieurs au siècle dernier. Si on leur demande quand, ils répondent peut-être demain, ou plus tard... Mais ils ne disent pas toujours que ça peut être à la fin de ce siècle. La théorie de l'arrivée cyclique de pandémies n'a aucune base scientifique. C'est interprété comme quelque chose d'imminent : il y a donc un biais de communication qui n'est pas très scientifique. Notre réseau, constitué de virologues spécialistes de l'animal, est enclin à plus de prudence. Des virus à potentiel mutagène de l'influenza aviaire existent dans la nature depuis des siècles : des textes de l'Antiquité décrivent des maladies de volailles qui sont très probablement la grippe du poulet. Le potentiel pandémique de ce virus animal n'est donc pas nouveau, c'est une menace permanente.
Qu'y a-t-il donc de si particulier aujourd'hui ?
La souche apparue il y a deux ans en Asie a une capacité à se diffuser et à tuer les oiseaux sans précédent. Elle s'est répandue très vite dans une dizaine de pays et tue même des oiseaux sauvages, alors que les souches qu'on connaissait provoquaient peu de mortalité chez eux. Il y a beaucoup d'autres souches de H5N1 dans la nature, mais les caractéristiques génétiques complémentaires de la nouvelle souche déterminent son comportement. Ce virus n'est pas adapté à l'homme, il arrive à passer la barrière d'espèce dans quelques cas, mais finalement très peu par rapport aux centaines de milliers de contacts qui ont lieu entre oiseaux malades et hommes. Depuis deux ans, cette souche est stable, ce qui lui permet de continuer à sévir chez les oiseaux. Cela incite à l'optimisme pour l'homme, mais pas pour l'animal, pour qui les dégâts sont énormes.
Cette année, 2 millions de poulets ont été abattus à cause de H5N1 alors qu'en 2004, c'était 45 millions de poulets. On en parlait pourtant beaucoup moins.
L'an dernier, au début de la crise, les pays de la première ligne Vietnam, Indonésie... ont eu de grosses difficultés car ils n'avaient pas de services vétérinaires adaptés. Et il y a eu un problème majeur de communication. Nous avons essayé de convaincre la communauté internationale que la priorité était d'aider les services vétérinaires de ces pays à combattre la maladie. Notre message dès le départ était : si on donnait des ressources à ces pays touchés, on diminuerait la probabilité de pandémie humaine, on n'aurait pas besoin d'investir autant. On n'a pas été entendus et l'OMS est peut-être responsable. Cette année, elle a entièrement ciblé sa communication sur la prévention de la pandémie humaine. Les politiques étant très sensibles à la communication, ils ont donné priorité à l'affectation de ressources sur les stockages d'antiviraux, préparations de vaccins, plans d'urgence pour sauvegarder les populations... Mais là, à la conférence de Genève, notre message a enfin été entendu.
Pourquoi y a-t-il eu un tel emballement alors ? Je pense que, au sommet des Nations unies en septembre dernier, les déclarations de grands de ce monde sur l'impérieuse nécessité de protéger les populations ont eu un rôle important auprès du grand public. Comme, juste après, la Roumanie et la Turquie ont déclaré des cas sur des oiseaux, cela a mis le feu aux poudres. Il y a eu confusion entre grippe aviaire et pandémie. En Roumanie, les gens se sont précipités sur le vaccin contre la grippe saisonnière qui ne protège pas contre la grippe aviaire, ce qui montre qu'il régnait une grande confusion. L'OMS considère que le monde doit se préparer à une pandémie grippale et c'est vrai que la situation actuelle va permettre la mise en place de dispositifs qui seront utiles un jour, mais est-ce que tous les pays pourront renouveler leurs stocks de Tamiflu (périssable) s'il n'y a plus de pression médiatique ?
Tout le monde n'est pas d'accord sur la vaccination des volailles ?
Il faut vacciner quand les lignes de défense ont été percées. Lorsque le virus apparaît, il faut le bloquer le plus vite possible. Mais en amont, il faut des fonds de compensation nationaux car les éleveurs ne déclareront un phénomène anormal sur leurs volailles que s'ils ont la certitude d'être indemnisés. Ensuite, il faut un service public vétérinaire capable de suivre les législations sanitaires, de mobiliser l'armée et les forces de police pour bloquer les mouvements d'animaux, désinfecter les sites, etc. À ces seules conditions, le virus disparaît. Sinon, il se répand de façon si exponentielle et si rapide qu'on ne peut plus le bloquer : impossible en effet de paralyser tout un pays et d'abattre tous les oiseaux. Il ne reste alors que la vaccination. Même si c'est un outil transitoire : des oiseaux vaccinés peuvent porter le virus sans montrer de signes.
La vaccination réduit la pression globale du virus. Plus de virus circulent dans le monde, plus la probabilité de mutation est forte. C'est le message envoyé à Genève, et bien reçu. Nous avions préconisé, début 2004 avec la FAO, la vaccination dans des pays très touchés tels le Vietnam et l'Indonésie car il était clair que ceux-ci n'étaient pas en mesure de combattre H5N1 par l'abattage. Ces recommandations n'ont pas été suivies. Beaucoup d'experts médicaux de l'OMS disaient que la vaccination n'était pas appropriée, car elle ne ferait pas disparaître le virus. Il a fallu attendre un an pour qu'ils se décident à vacciner.
Aujourd'hui, vous êtes donc satisfaits des résultats de la conférence ?
Oui. L'engagement massif de la Banque mondiale devrait permettre aux pays infectés ou à risque de se doter de services vétérinaires efficaces. Aujourd'hui, le Vietnam doit vacciner 500 millions d'oiseaux. Imaginez la logistique... J'espère qu'ils vont enfin pouvoir travailler comme les Roumains ou les Turcs, qui ont manifestement réussi à stopper le virus. Mais il faut surtout des mesures durables. Beaucoup d'agents pathogènes circulent dans le monde. On va avoir de plus en plus de maladies nouvelles et les pays en voie de développement sont de vraies bombes à retardement.
Les institutions ont-elles tardé à prendre les mesures qui s'imposaient face à la grippe aviaire ?
Ce sont surtout les États qui ont péché par manque d'anticipation et de solidarité. On est incapable de tirer les leçons du passé. La crise aviaire a vraiment commencé en décembre 2003. Dès février 2004, la FAO a injecté 5,5 millions de dollars sur ses fonds propres pour tenter d'aider la Thaïlande, le Vietnam et la Chine. Dans la foulée, on est aussi intervenu dans sept autres pays - jusqu'aux Philippines - pour tenter de circonscrire l'épizootie, avec l'OIE (Organisation mondiale de la santé animale) et l'OMS (Organisation mondiale de la santé). Les résultats ont été assez probants puisque le développement du virus a, en grande partie, été enrayé. On a alors tenté d'alerter la communauté internationale. «Mettons le paquet maintenant pour circonscrire l'épidémie !» lui disait-on. À l'époque, on avait tous les atouts en main. On pouvait éliminer rapidement la volaille contaminée, discuter du choix de vacciner ou non, mettre en place des centres de référence, renforcer les services vétérinaires...
Et que s'est-il passé ?
Les pays développés ont pensé que cela se passait en Asie, que tout cela était très loin et que l'on exagérait les risques d'épidémie. Mais le virus est passé des poulets aux oiseaux sauvages, puis aux migrateurs, et la grippe aviaire s'est retrouvée au Kazakhstan, en Russie. Très vite, on a dégagé 2 millions de dollars pour le Moyen-Orient et l'Afrique, afin de sensibiliser les autorités politiques. Et appelé à l'aide pour des fonds supplémentaires. Rien. Comme on le redoutait, la grippe aviaire a touché la Turquie, les Balkans, l'Afrique (au Nigeria) et l'Europe. Pendant ce temps, on était déjà dans les Caraïbes, où l'on débloquait encore 2 millions de dollars pour anticiper la mondialisation de la grippe aviaire. On a multiplié les conférences pour tenter de lever des fonds. À Ottawa en 2005, puis à Genève dans la foulée et à Pékin début 2006. Les pays riches ont commencé à bouger quand le virus est arrivé en Turquie. Avant, on demandait, avec l'OMS et l'OIE, 430 millions de dollars pour effectuer une véritable politique de prévention. On n'a même pas eu 30 millions de promesses ! À Pékin, on a demandé 1,2 milliard de dollars, on nous a promis 1,9 milliard ! À ce jour, la FAO n'a reçu que... 16 millions.
La FAO n'est-elle pas prise de court par ces crises désormais planétaires ?
Dès 1994, on a mis en branle un programme de lutte préventive contre les prédateurs, les maladies transfrontalières, avec un système de détection rapide, la mise en réseau de centres spécialisés, etc. Ça a marché, mais on n'en a pas parlé. Depuis 2000, on fait face à l'invasion acridienne au Soudan, la fièvre porcine africaine, la fièvre de la vallée du Rift (des moutons et des boeufs)... Mais quand les criquets ont envahi la Mauritanie, les fonds ont cruellement manqué. Cette invasion a été terrible. Des essaims de 72 kilomètres, un traitement de 11 millions d'hectares, sans parler des dégâts collatéraux. Quand la grippe aviaire est arrivée, on a lancé aux États : «Ne soyez pas aussi passifs qu'en Afrique face à l'invasion de criquets !» Tout au long de l'année où l'on poussait des cris d'alarme, on nous avait affecté 2 millions de dollars, avant de débloquer 55 millions en catastrophe une fois la crise arrivée.
Comment lutter contre la diffusion du H5N1 ?
Renforcer les services vétérinaires dans les pays les plus démunis, multiplier le développement de labos de détection, travailler sur des vaccins plus simples à administrer et moins coûteux, assurer une surveillance des points d'eau et des zones de transit des oiseaux migrateurs. Indemniser les paysans les plus pauvres, sinon les gens cachent leur volaille malade, sensibiliser les médias pour qu'ils informent précisément sur les risques. Tout cela tient du bon sens...
... qui n'a pas vraiment été la règle ?
Pas vraiment, non. Médias et autorités politiques ont plutôt relayé les messages de l'OMS sur la pandémie humaine, alors que notre discours, comme celui de l'OIE, n'a pas été entendu pendant près de deux ans ! Et les pays développés se sont tellement cristallisés sur les risques de pandémie qu'ils ont dépensé des milliards pour l'achat de médicaments ou de masques, au lieu de mettre le paquet pour enrayer l'épizootie, dont le développement peut entraîner la pandémie. Mettre l'accent sur les animaux plutôt que les humains aurait permis, de surcroît, d'éviter les tentations de psychose collective que l'on voit dans les pays développés. On a le sentiment que les ministres de la Santé ont été davantage en première ligne que les ministres de l'Agriculture ; cela aurait dû être l'inverse.
Etes-vous inquiet ?
Pour les pays les plus pauvres, oui. Le poulet y est souvent la seule source de protéines. D'ailleurs, si les tendances se maintiennent, le nombre de personnes qui souffrent de la faim dans le monde ne diminuera de 50 % qu'en 2150 et non en 2015, comme les objectifs du millénaire de l'ONU l'avaient fixé.
La grippe aviaire illustre-t-elle la crise de la mondialisation ?
Oui, en partie, parce qu'elle montre que derrière le discours sur le village global et planétaire, les réflexes nationaux l'emportent, l'égoïsme règne et la gouvernance mondiale
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