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Nuisances
Nuisances

Lorsque la marée descend, piègeant ainsi deux fois par jour des milliers de petits organismes,
observez donc le comportement alimentaire des aigrettes garzettes
et venez me dire, au bout d'un quart d'heure, que vous croyez encore en dieu...




Un exemple de nuisance sonore : le bruit des pierres sur un blindage.
Le terme de nuisance désigne une dégradation de l'environnement ayant pour conséquence de provoquer sûrement une gêne, éventuellement un risque pour la santé pour ceux qui la subissent.


Ainsi une nuisance sonore correspondra à une exposition sonore non susceptible de provoquer, à terme, une surdité professionnelle (niveau sonore inférieur à 85 dBA). Mais l'exposition permanente à des bruits gênants, perçus comme tels ou comme dérangeants, finit toujours par provoquer, chez les personnes exposées, d'abord des troubles de l'humeur, du comportement, du sommeil, etc., puis après un temps plus ou moins long, une somatisation pathologique (stress, ulcérations, troubles digestifs, etc.).


D'une manière générale, on pourra dire qu'une nuisance est le degré juste au-dessous de la pollution, laquelle génère, presque à coup sûr, une pathologie à ceux qui y sont exposés ou une dégradation durable des milieux qui en sont affectés.Parmi les nuisances, outre les nuisances sonores, on pourra citer les nuisances olfactives comme celles qui sont induites par les élevages industriels de volailles ou l'épandage des lisiers, les nuisances lumineuses, les nuisances esthétiques à propos desquelles d'ailleurs des " écologistes " avancent ce critère pour s'opposer, par exemple, à l'implantation d'éoliennes dans leur environnement !

Depuis deux décennies, il me semble que toutes sortes de nuisances sociétales (qui ont probablement toujours existé) se développent et soient plus fréquemment observées. Sans doute ces nuisances sont-elles plus fréquentes dans les milieux socioéconomiques les moins favorisés, mais remarquablement, force est de constater qu'elles ont été initiées dans des milieux favorisés ou pire, instrumentalisées à des fins politiques ou/et d'enrichissement par ceux-là même qui auraient dû être des exemples.

La dégradation des conditions de vie n'est pas seulement liée aux excès de dioxyde de carbone dans l'atmosphère ou aux menaces qui seraient faites à la couche d'ozone. La multiplication et l'augmentation des nuisances sociétales devraient nous inquiéter davantage...

Depuis environ les années 1995, les atteintes permanentes aux conditions de travail ne sont probablement pas étrangères au fait que nous assistions aujourd'hui à un déficit-record de la sécurité sociale.

Depuis 1981, plus encore et surtout sans aucune retenue, la dégradation des mœurs politiques, et pas seulement dans notre seul pays, n'est pas étrangère à la remarquable dégradation sociétale dont nous sommes témoins et dont, paradoxalement, il arrive que nous nous en réjouissions après que, vainement, nous l'ayons condamnée.

Et devrions-nous nous réjouir quand le seul remède qu'on nous impose serait davantage de police pour davantage de sécurité, quand quelques-uns bénéficieront d'un mandat électif pour échapper à des poursuites judiciaires...




Deux articles publiés dans le Monde Diplomatique comme éclairage (très partiel) de ce que l'on peut ressentir (confusément ?) comme des nuisances

À l'heure du capitalisme total / Servitude de l'homme libéré

Rejetant dans le flou Kant, Freud et Marx, la forme moderne du capitalisme induit un remodelage en profondeur des esprits. Sous des airs avenants et démocratiques, et dès lors qu'il s'agit de vendre ou d'acheter, toute considération morale, traditionnelle ou transcendantale tend à s'effacer. Comme les idéologies qui l'ont précédé au XXe siècle, le néolibéralisme veut créer un " homme nouveau ".

Par DANY-ROBERT DUFOUR

* Philosophe, professeur à l'université Paris-VIII. Il publie, début octobre, L'Art de réduire les têtes, chez Denoël, Paris, d'où ce texte est extrait.

Le capitalisme, qui produit beaucoup et dévore beaucoup, est " anthropophage " : il " mange " aussi de l'homme. Mais que consomme-t-il au juste ? Les corps ? Ils sont utilisés depuis longtemps et la notion déjà ancienne de " corps productifs " en témoigne (1). La grande nouveauté, c'est aujourd'hui la réduction des esprits. Comme si le plein développement de la raison instrumentale (la technique), inhérent au capitalisme, se soldait par un déficit de la raison pure (la faculté de juger a priori de ce qui est vrai ou faux, voire bien ou mal). C'est précisément ce trait qui me semble caractériser le tournant dit " postmoderne " : le moment où le capitalisme, après avoir tout soumis, s'est voué à la " réduction des têtes ". (...) L'hypothèse est en somme simple mais radicale : nous assistons à la destruction du double sujet issu de la modernité, le sujet critique (kantien) et le sujet névrotique (freudien) à quoi il faut ajouter le sujet marxien et nous voyons se mettre en place un nouveau sujet, un sujet " postmoderne ", à définir.

1. LE PROCESSUS DE CASSE SIMULTANÉE du sujet moderne et de fabrique probable d'un nouveau sujet agit extrêmement rapidement. Le sujet critique kantien, né dans les parages des années 1800, et le sujet névrotique de Freud, né dans ceux des années 1900, que leur âge respectable semblait devoir mettre à l'écart de toute exécution sommaire, sont en train de disparaître sous nos yeux avec une rapidité sidérante. On pensait ces sujets philosophiques à l'abri des vicissitudes de l'histoire, bien installés dans une position transcendantale et constituant d'increvables sujets de référence pour penser notre être-au-monde et, de fait, bien des penseurs continuent spontanément à réfléchir avec ces formes, comme si elles étaient éternelles. Or, ces sujets perdent peu à peu de leur évidence. La puissance de la forme philosophique qui les constituait semble s'évanouir dans l'histoire. Ils deviennent flous. On a du mal à croire que des formes aussi répertoriées, aussi élaborées, aussi éprouvées puissent disparaître en si peu de temps. On ne devrait cependant jamais oublier que des civilisations millénaires peuvent s'éteindre en quelques lustres.

Pour s'en tenir à des événements récents, il faut se souvenir qu'on a vu des tribus d'Indiens de la forêt amazonienne, qui avaient traversé les siècles et les environnements les plus hostiles sous l'auspice de pratiques symboliques solidement ancrées, périr en quelques semaines, incapables de résister aux coups de boutoir d'une autre forme d'échange, l'échange marchand (2).

2. CETTE MORT PROGRAMMÉE du sujet de la modernité ne me semble pas étrangère à la mutation que l'on observe depuis une bonne vingtaine d'années dans le capitalisme. Le néolibéralisme, pour nommer par son nom ce nouvel état du capitalisme, est en train de se défaire de toutes les formes d'échanges qui subsistaient par référence à un garant absolu ou méta social des échanges. Pour aller vite et à l'essentiel, on pourrait dire qu'il fallait l'or comme étalon pour garantir les échanges monétaires, comme il fallait un garant symbolique (la Raison, par exemple) pour permettre les discours philosophiques. Or, on cesse de se référer à toute valeur transcendantale pour se livrer aux échanges. Les échanges ne valent plus en tant que garantis par une puissance supérieure (transcendantale ou morale), mais par ce qu'ils mettent directement en rapport en tant que marchandises. En un mot, l'échange marchand aujourd'hui désymbolise le monde.(...)

Toute figure transcendante qui venait fonder la valeur est désormais récusée, il n'y a plus que des marchandises qui s'échangent à leur stricte valeur marchande. Les hommes sont aujourd'hui priés de se débarrasser de toutes ces surcharges symboliques qui garantissaient leurs échanges. La valeur symbolique est ainsi démantelée au profit de la simple et neutre valeur monétaire de la marchandise de sorte que plus rien d'autre, aucune autre considération (morale, traditionnelle, transcendante...), ne puisse faire entrave à sa libre circulation. Il en résulte une désymbolisation du monde. Les hommes ne doivent plus s'accorder aux valeurs symboliques transcendantes, ils doivent simplement se plier au jeu de la circulation infinie et élargie de la marchandise. Si ce qu'avance Marcel Gauchet est exact " la sphère d'application du modèle [de marché] est destinée à s'élargir bien au-delà du domaine de l'échange marchand (3) " , alors il y aura un prix à payer pour cette extension : l'altération de la fonction symbolique. (...)

3. CE CHANGEMENT RADICAL dans le jeu des échanges entraîne une mutation anthropologique. Dès lors que tout garant symbolique des échanges entre les hommes est liquidé, c'est la condition humaine elle-même qui change. Notre être-au-monde ne peut plus être le même dès lors que l'enjeu d'une vie humaine ne tient plus à la recherche de l'accord avec ces valeurs symboliques transcendantales jouant le rôle de garants, mais est lié à la capacité de s'accorder aux flux toujours mouvants de la circulation de la marchandise. En un mot, ce n'est plus le même sujet qui est requis ici et là.

Nous commençons de la sorte à découvrir que le néolibéralisme, comme toutes les idéologies précédentes qui se sont déchaînées au cours du XXe siècle (le communisme, le nazisme...), ne veut rien d'autre que la fabrication d'un homme nouveau. Mais la grande force de cette nouvelle idéologie par rapport aux précédentes tient à ce qu'elle n'a pas commencé par viser l'homme lui-même au moyen de programmes de rééducation et de coercition. Elle s'est contentée d'introduire un nouveau statut de l'objet, défini comme simple marchandise, en attendant que le reste s'ensuive : que les hommes se transforment lors de leur adaptation à la marchandise, promue dès lors comme seul réel (4). Le nouveau dressage de l'individu s'effectue donc au nom d'un " réel " à quoi il vaut mieux consentir que s'opposer : il doit toujours paraître doux, voulu, désiré comme s'il s'agissait d'entertainments (la télévision, la pub...). On n'a pas encore bien examiné quelle formidable violence se dissimule derrière ces nouvelles façades soft. (...)

4. À NOTER QUE, DANS " FABRIQUE D'UN NOUVEAU SUJET ", j'entends " sujet " au sens philosophique du terme : je ne parle pas de l'individu au sens sociologique, empirique ou mondain du terme, je parle de la forme sujet idéale en train de se construire. Premièrement, je fais référence à la forme sujet qui s'est construite aux parages des années 1800 avec l'apparition du sujet critique kantien. L'empirisme de Hume et son scepticisme à l'encontre de la rationalité et de la métaphysique classique avaient, on le sait, ébranlé Kant au point que celui-ci s'était brusquement " réveillé de [son fameux] sommeil dogmatique " et s'était trouvé contraint de refonder une nouvelle métaphysique, critique, établie dans les limites de la simple raison, affranchie du dogmatisme de la transcendance et ne cédant cependant rien au scepticisme empiriste. Ainsi naissait la philosophie kantienne : appuyée sur les progrès de la physique depuis Galilée et Newton, elle s'est établie sur une magistrale synthèse de l'expérience et de l'entendement. Le tournant kantien aura été nécessaire pour établir qu'il fallait à la pensée autant l'intuition que le concept. Pour Kant, en effet, l'intuition sans concept est aveugle cependant que le concept sans intuition est vide. (...)

Que vaut encore ce sujet critique dès lors qu'il ne s'agit plus que de vendre et d'acheter de la marchandise ? Pour Kant, tout n'est pas monnayable : " Tout a ou bien un prix, ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent ; en revanche, ce qui n'a pas de prix, et donc pas d'équivalent, c'est ce qui possède une dignité (5). " On ne peut le dire plus clairement : la dignité ne peut être remplacée, elle n'a " pas de prix " et " pas d'équivalent ", elle réfère seulement à l'autonomie de la volonté et elle s'oppose à tout ce qui a un prix. C'est pourquoi le sujet critique ne convient pas à l'échange marchand, c'est même tout le contraire qui est requis dans le démarchage, le marketing et la promotion (volontiers mensongère) de la marchandise. (...)

En ces temps néolibéraux, le sujet kantien va donc mal. Mais ce n'est pas tout, l'autre sujet de la modernité, le sujet freudien, n'est pas mieux loti. La névrose avec ses fixations compulsives et ses tendances à la répétition n'est pas le meilleur gage de la flexibilité nécessaire aux branchements multiples dans les flux marchands. La figure du schizophrène mise au jour par Deleuze dans les années 1970, avec les polarités multiples et inversibles de ses machines désirantes, est à cet égard autrement plus performante (6). (...) Tout se passe aujourd'hui comme si le nouveau capitalisme avait entendu la leçon deleuzienne. Il faut en effet que les flux circulent, et ils circuleront d'autant mieux que le vieux sujet freudien, avec ses névroses et ses ratages dans les identifications qui ne cessent de se cristalliser dans des formes rigides antiproductives, sera remplacé par un être ouvert à tous les branchements. Je fais en somme l'hypothèse que ce nouvel état du capitalisme est le meilleur producteur du sujet " schizoïde ", celui-ci de la postmodernité.

Dans la désymbolisation que nous vivons présentement, ce n'est plus le sujet critique mettant en avant une délibération conduite au nom de l'impératif moral de la liberté qui convient, ce n'est plus non plus le sujet névrotique pris dans une culpabilité compulsive, c'est un sujet précaire, a-critique et psychotisant, qui est désormais requis, un sujet ouvert à tous les branchements marchands et à toutes les fluctuations identitaires. Certes, tous les individus ne sont pas pour autant devenus psychotiques. (...) En gros, partout où il y a encore des institutions vivantes, c'est-à-dire là où tout n'est pas encore complètement soit dérégulé, soit vidé de toute substance, il y a résistance à cette forme dominante. Avancer qu'une nouvelle forme sujet est en passe de s'imposer dans l'aventure humaine ne revient donc pas à dire que tous les individus vont y succomber sans coup férir. Je ne dis donc pas que tous les individus vont tourner fous, je dis simplement que, en avançant cette forme sujet idéale, on fait de gros efforts pour qu'ils le deviennent. Notamment en les plongeant dans un " monde sans limite (7) " qui favorise la multiplication des passages à l'acte psychotisants et leur installation dans un état borderline.

Comme Foucault l'avait prophétisé, il y a vingt ans, le monde est donc devenu deleuzien. (...) Deleuze voulait simplement doubler le capitalisme en déterritorialisant plus vite que lui, mais tout indique aujourd'hui qu'il avait sous-estimé la fabuleuse vitesse d'absorption du capitalisme et sa fantastique capacité de récupération de la critique la plus radicale (8). Ce qui met une fois de plus à l'ordre du jour l'adage selon lequel les rêves politiques du philosophe se réalisent souvent en cauchemars.

5. IL CONVIENT D'AJOUTER à cette mort programmée du sujet critique kantien et du sujet névrotique freudien un troisième avis de décès, le sujet marxien. Dans l'économie néolibérale, en effet, le travail n'est plus ce sur quoi repose la production de la valeur. Le capital n'est plus essentiellement constitué de la plus-value (Mehrwert, chez Marx) issue du surproduit approprié dans le procès d'exploitation du prolétaire. Le capital mise de plus en plus sur des activités à haute valeur ajoutée (recherche, génie génétique, Internet, information, média...) où la part du travail salarié peu ou moyennement qualifié est parfois extrêmement faible.

Mais, surtout, le capital fait désormais jouer à plein la gestion des finances dans des mouvements spéculatifs de grande ampleur. Ainsi, la part de l'économie " réelle " décroît à mesure de la financiarisation de l'économie qui s'est considérablement développée au cours des vingt-cinq dernières années à partir du développement des nouveaux mécanismes financiers et outils de gestion du capitalisme (...). Apparaît ainsi, comme un épiphénomène conquérant venant se greffer sur l'économie réelle, une économie virtuelle qui consiste essentiellement à créer beaucoup d'argent avec presque rien, en vendant très cher ce qui n'existe pas encore, n'existe plus ou n'existe pas du tout, au risque de créer des empires de papier prompts à se déchirer brutalement (cf. les scandales Enron, Tyco...). (...)

***

Sous des airs avenants et démocratiques, une nouvelle idéologie, probablement aussi virulente que les terribles idéologies qui se sont déchaînées en Occident au XXe siècle, est en train de se mettre en place. Il n'est en effet pas impossible qu'après l'enfer du nazisme et la terreur du communisme une nouvelle catastrophe historique se profile. C'est à se demander si nous ne sommes pas sortis des unes que pour mieux entrer dans l'autre. Car l'ultralibéralisme veut, lui aussi, fabriquer un homme nouveau. (...)

Nous entrons dans un temps nouveau : celui du capitalisme total qui ne s'intéresse plus seulement aux biens et à leur capitalisation, ne se contente plus d'un contrôle social des corps, mais vise aussi, sous couvert de liberté, à un remodelage en profondeur des esprits. Tout doit rentrer dans l'orbe de la marchandise, toutes les régions et toutes les activités du monde, y compris les mécanismes de subjectivation. C'est pourquoi, devant ce danger absolu, l'heure est à la résistance, à toutes les formes de résistance qui défendent la culture, dans sa diversité, et la civilisation, dans ses acquis.


DANY-ROBERT DUFOUR.

(1) La notion de " corps productif ", en tant que corps biologique intégré dans le processus de production, est déjà présente chez Marx dans Le Capital in Œuvres complètes, Gallimard, Paris, 1965.

(2) Voir par exemple, La Guerre de pacification en Amazonie, 90 minutes, documentaire d'Yves Billon, Les Films du village, 1973.

(3) Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même, Gallimard, Paris, 2002.

(4) Lire Charles Melman et Jean-Pierre Lebrun, L'Homme sans gravité, Jouir à tout prix (Denoël, Paris, 2002).

(5) Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs [1785], Garnier-Flammarion, Paris, p.116.

(6) Gilles Deleuze et Félix Guattari, L'Anti-Œdipe, capitalisme et schizophrénie, Minuit, Paris, 1972.

(7) Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limite, Erès, Ramonville, 1997.

(8) Cf. Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, Paris, 1999.




DE L'ANTITERRORISME À LA GUERRE / La violence de la mondialisation

Par JEAN BAUDRILLARD

Philosophe, auteur, entre autres, de La guerre du Golfe n'a pas eu lieu (1991), Le Crime parfait (1994) et L'Esprit du terrorisme (2002), tous parus chez Galilée. Ce texte est tiré de son nouvel essai, Power Inferno (Galilée, Paris, 96 pages, 12 €), disponible en librairie le 13 novembre.© Éditions Galilée pour le monde entier.

Y a-t-il une fatalité de la mondialisation ? Toutes les cultures autres que la nôtre échappaient de quelque façon à la fatalité de l'échange indifférent. Où est le seuil critique de passage à l'universel, puis au mondial ? Quel est ce vertige qui pousse le monde à l'abstraction de l'Idée, et cet autre vertige qui pousse à la réalisation inconditionnelle de l'Idée ?

Car l'universel était une Idée. Lorsqu'elle se réalise dans le mondial, elle se suicide comme Idée, comme fin idéale. L'humain devenu seule instance de référence, l'humanité immanente à elle-même ayant occupé la place vide du Dieu mort, l'humain règne seul désormais, mais il n'a plus de raison finale. N'ayant plus d'ennemi, il le génère de l'intérieur, et sécrète toutes sortes de métastases inhumaines.

De là cette violence du mondial - violence d'un système qui traque toute forme de négativité, de singularité, y compris cette forme ultime de singularité qu'est la mort elle-même - violence d'une société où nous sommes virtuellement interdits de conflit, interdits de mort - violence qui met fin en quelque sorte à la violence elle-même, et qui travaille à mettre en place un monde affranchi de tout ordre naturel, que ce soit celui du corps, du sexe, de la naissance ou de la mort. Plus que de violence, il faudrait parler de virulence. Cette violence est virale : elle opère par contagion, par réaction en chaîne, et elle détruit peu à peu toutes nos immunités et notre capacité de résistance.

Cependant, les jeux ne sont pas faits, et la mondialisation n'a pas gagné d'avance. Face à cette puissance homogénéisante et dissolvante, on voit se lever partout des forces hétérogènes - pas seulement différentes, mais antagonistes. Derrière les résistances de plus en plus vives à la mondialisation, résistances sociales et politiques, il faut voir plus qu'un refus archaïque : une sorte de révisionnisme déchirant quant aux acquis de la modernité et du " progrès ", de rejet non seulement de la technostructure mondiale, mais de la structure mentale d'équivalence de toutes les cultures. Cette résurgence peut prendre des aspects violents, anomaliques, irrationnels au regard de notre pensée éclairée - des formes collectives ethniques, religieuses, linguistiques -, mais aussi des formes individuelles caractérielles ou névrotiques. Ce serait une erreur que de condamner ces sursauts comme populistes, archaïques, voire terroristes. Tout ce qui fait événement aujourd'hui le fait contre cette universalité abstraite - y compris l'antagonisme de l'islam aux valeurs occidentales (c'est parce qu'il en est la contestation la plus véhémente qu'il est aujourd'hui l'ennemi numéro un).

Qui peut faire échec au système mondial ? Certainement pas le mouvement de l'antimondialisation, qui n'a pour objectif que de freiner la dérégulation. L'impact politique peut être considérable, l'impact symbolique est nul. Cette violence-là est encore une sorte de péripétie interne que le système peut surmonter tout en restant maître du jeu.

Ce qui peut faire échec au système, ce ne sont pas des alternatives positives, ce sont des singularités. Or, celles-ci ne sont ni positives ni négatives. Elles ne sont pas une alternative, elles sont d'un autre ordre. Elles n'obéissent plus à un jugement de valeur ni à un principe de réalité politique. Elles peuvent donc être le meilleur ou le pire. On ne peut donc les fédérer dans une action historique d'ensemble. Elles font échec à toute pensée unique et dominante, mais elles ne sont pas une contre-pensée unique - elles inventent leur jeu et leurs propres règles du jeu.

Les singularités ne sont pas forcément violentes, et il en est de subtiles, comme celle des langues, de l'art, du corps ou de la culture. Mais il en est de violentes - et le terrorisme en est une. Elle est celle qui venge toutes les cultures singulières qui ont payé de leur disparition l'instauration de cette seule puissance mondiale.

Il ne s'agit donc pas d'un " choc de civilisations ", mais d'un affrontement, presque anthropologique, entre une culture universelle indifférenciée et tout ce qui, dans quelque domaine que ce soit, garde quelque chose d'une altérité irréductible.

Pour la puissance mondiale, tout aussi intégriste que l'orthodoxie religieuse, toutes les formes différentes et singulières sont des hérésies. À ce titre, elles sont vouées soit à rentrer de gré ou de force dans l'ordre mondial, soit à disparaître. La mission de l'Occident (ou plutôt de l'ex-Occident, puisqu'il n'a plus depuis longtemps de valeurs propres) est de soumettre par tous les moyens les multiples cultures à la loi féroce de l'équivalence. Une culture qui a perdu ses valeurs ne peut que se venger sur celles des autres. Même les guerres - ainsi celle d'Afghanistan - visent d'abord, au-delà des stratégies politiques ou économiques, à normaliser la sauvagerie, à frapper d'alignement tous les territoires. L'objectif est de réduire toute zone réfractaire, de coloniser et de domestiquer tous les espaces sauvages, que ce soit dans l'espace géographique ou dans l'univers mental.

La mise en place du système mondial est le résultat d'une jalousie féroce : celle d'une culture indifférente et de basse définition envers les cultures de haute définition - celle des systèmes désenchantés, désintensifiés, envers les cultures de haute intensité -, celle des sociétés désacralisées envers les cultures ou les formes sacrificielles.

Pour un tel système, toute forme réfractaire est virtuellement terroriste (1). Ainsi encore l'Afghanistan. Que, sur un territoire, toutes les licences et libertés " démocratiques " - la musique, la télévision ou même le visage des femmes - puissent être interdites, qu'un pays puisse prendre le contre-pied total de ce que nous appelons civilisation - quel que soit le principe religieux qui soit invoqué, cela est insupportable au reste du monde " libre ". Il n'est pas question que la modernité puisse être reniée dans sa prétention universelle. Qu'elle n'apparaisse pas comme l'évidence du Bien et l'idéal naturel de l'espèce, que soit mise en doute l'universalité de nos mœurs et de nos valeurs, fût-ce pour certains esprits immédiatement caractérisés comme fanatiques, cela est criminel au regard de la pensée unique et de l'horizon consensuel de l'Occident.

Cet affrontement ne peut être compris qu'à la lumière de l'obligation symbolique. Pour comprendre la haine du reste du monde envers l'Occident, il faut renverser toutes les perspectives. Ce n'est pas la haine de ceux à qui on a tout pris et auxquels on n'a rien rendu, c'est celle de ceux à qui on a tout donné sans qu'ils puissent le rendre. Ce n'est donc pas la haine de la dépossession et de l'exploitation, c'est celle de l'humiliation. Et c'est à celle-ci que répond le terrorisme du 11 septembre : humiliation contre humiliation.

Le pire pour la puissance mondiale n'est pas d'être agressée ou détruite, c'est d'être humiliée. Et elle a été humiliée par le 11 septembre, parce que les terroristes lui ont infligé là quelque chose qu'elle ne peut pas rendre. Toutes les représailles ne sont qu'un appareil de rétorsion physique, alors qu'elle a été défaite symboliquement. La guerre répond à l'agression, mais pas au défi. Le défi ne peut être relevé qu'en humiliant l'autre en retour (mais certainement pas en l'écrasant sous les bombes ni en l'enfermant comme un chien à Guantánamo).

La base de toute domination, c'est l'absence de contrepartie - toujours selon la règle fondamentale. Le don unilatéral est un acte de pouvoir. Et l'empire du Bien, la violence du Bien, c'est justement de donner sans contrepartie possible. C'est occuper la position de Dieu. Ou du Maître, qui laisse la vie sauve à l'esclave, en échange de son travail (mais le travail n'est pas une contrepartie symbolique, la seule réponse est donc finalement la révolte et la mort). Encore Dieu laissait-il place au sacrifice. Dans l'ordre traditionnel, il y a toujours la possibilité de rendre, à Dieu, à la nature, ou à quelque instance que ce soit, sous la forme du sacrifice. C'est ce qui assure l'équilibre symbolique des êtres et des choses. Aujourd'hui, nous n'avons plus personne à qui rendre, à qui restituer la dette symbolique - et c'est cela la malédiction de notre culture. Ce n'est pas que le don y soit impossible, c'est que le contre-don y soit impossible, puisque toutes les voies sacrificielles ont été neutralisées et désamorcées (il ne reste plus qu'une parodie de sacrifice, visible dans toutes les formes actuelles de la victimalité).

Nous sommes ainsi dans la situation implacable de recevoir, toujours recevoir, non plus de Dieu ou de la nature, mais de par un dispositif technique d'échange généralisé et de gratification générale. Tout nous est virtuellement donné, et nous avons droit à tout, de gré ou de force. Nous sommes dans la situation d'esclaves à qui on a laissé la vie, et qui sont liés par une dette insoluble. Tout cela peut fonctionner longtemps grâce à l'inscription dans l'échange et dans l'ordre économique, mais, à un moment donné, la règle fondamentale l'emporte, et à ce transfert positif répond inévitablement un contre-transfert négatif, une abréaction violente à cette vie captive, à cette existence protégée, à cette saturation de l'existence. Cette réversion prend la forme soit d'une violence ouverte (le terrorisme en fait partie), soit du déni impuissant, caractéristique de notre modernité, de la haine de soi et du remords, toutes passions négatives qui sont la forme dégradée du contre-don impossible.

Ce que nous détestons en nous, l'obscur objet de notre ressentiment, c'est cet excès de réalité, cet excès de puissance et de confort, cette disponibilité universelle, cet accomplissement définitif - le destin que réserve au fond le Grand Inquisiteur aux masses domestiquées chez Dostoïevski. Or, c'est exactement ce que réprouvent les terroristes dans notre culture - d'où l'écho que trouve le terrorisme et la fascination qu'il exerce.

Tout autant que sur le désespoir des humiliés et des offensés, le terrorisme repose ainsi sur le désespoir invisible des privilégiés de la mondialisation, sur notre propre soumission à une technologie intégrale, à une réalité virtuelle écrasante, à une emprise des réseaux et des programmes qui dessine peut-être le profil involutif de l'espèce entière, de l'espèce humaine devenue " mondiale " (la suprématie de l'espèce humaine sur le reste de la planète n'est-elle pas à l'image de celle de l'Occident sur le reste du monde ?). Et ce désespoir invisible - le nôtre - est sans appel, puisqu'il procède de la réalisation de tous les désirs.

Si le terrorisme procède ainsi de cet excès de réalité et de son échange impossible, de cette profusion sans contrepartie et de cette résolution forcée des conflits, alors l'illusion de l'extirper comme un mal objectif est totale, puisque, tel qu'il est, dans son absurdité et son non-sens, il est le verdict et la condamnation que cette société porte sur elle-même.


JEAN BAUDRILLARD.

Courrier : Violence de la mondialisation

(1) On peut même avancer que les catastrophes naturelles sont une forme de terrorisme. Les accidents techniques majeurs, tel celui de Tchernobyl, tiennent eux aussi à la fois de l'acte terroriste et de la catastrophe naturelle. L'empoisonnement au gaz toxique de Bhopal aux Indes - accident technique - aurait pu être un acte terroriste. N'importe quel krach aérien accidentel peut être revendiqué par un groupe terroriste. La caractéristique des événements irrationnels est de pouvoir être imputés à n'importe qui ou à n'importe quoi. À la limite, tout pour l'imagination peut être d'origine criminelle, même une vague de froid ou un tremblement de terre - ce n'est pas nouveau d'ailleurs : lors de celui de Tokyo en 1923, on vit massacrer des milliers de Coréens tenus pour responsables du séisme. Dans un système aussi intégré que le nôtre, tout a le même effet de déstabilisation. Tout concourt à la défaillance d'un système qui se voudrait infaillible. Et, au regard de ce que nous subissons déjà dans le cadre de son emprise rationnelle et programmatique, on peut se demander si la pire catastrophe ne serait pas l'infaillibilité du système lui-même.




La théorie de la " vitre cassée " en France. / Incivilités et désordres en public. :
http://web.upmf-grenoble.fr/cerat/Recherche/PagesPerso/RocheVitrcassee.html

Les facteurs de la délinquance des jeunes / Analyse à partir d’une enquête de délinquance auto-déclarée :
http://web.upmf-grenoble.fr/cerat/Recherche/PagesPerso/Roche_Fact_Delinquance.html

L'INSÉCURITÉ: ENTRE CRIME ET CITOYENNETÉ :
http://web.upmf-grenoble.fr/cerat/Recherche/PagesPerso/RocheCrimeCitoyenn.html

Le sentiment d'insécurité. Quatre éléments pour une théorie : pression, exposition, vulnérabilité et acceptabilité :
http://web.upmf-grenoble.fr/cerat/Recherche/PagesPerso/Roche4ElemTheorie.html

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La République kleptocrate :
http://www.elwatan.com/2005-07-27/2005-07-27-23755






[ Corrélats : Pollutions / Violence ou violance ? / Cindynique / ...]

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