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Salaires

Si les travailleurs arrivent à faire la démonstration facile à comprendre que le capital est absolument impuissant sans leur collaboration, ils ont déjà gagné la partie. Gandhi / Genève, 30 décembre 1931.


Sommaire de la page (Articles, Dossiers, Études...) : Wal-Mart à l'assaut du monde / Les nouveaux salaires de la peur / Instaurer un revenu d'existence contre l'exclusion / Aucune justification pour ces salaires exorbitants /Oui ! les riches bâtissent leur fortune sur le dos des salariés / Les forçats du hard discount / Thierry Breton prend la tête d'Atos Origin (17/11/2008) / Les Miettes, un film de Pierre Pinaud / INTERMITTENTS DU SPECTACLE ET ASSURANCE-CHÔMAGE : RETOUR SUR UN DIAGNOSTIC CONVENU (1980-2003) / Pouvoir d'achat : une France « quasi révolutionnaire » / Les faits sont têtus / Salaires : êtes-vous riche ou pauvre ? /
Une jeunesse en dépréciation salariale /
Les inégalités de salaires hommes-femmes : du temps de travail aux discriminations /
Bas salaires : le cercle vicieux /
Qu’est-ce que le salaire ? /
Les bas saLaires en France entre 1995 et 2011 /
Les inégalités de salaires hommes-femmes : état des lieux /
Bernard Friot, L’Enjeu du salaire /
Revenu minimum pour tous : une utopie ? /
Les salaires dans la fonction publique /
Travail vs Capital /
Les salariés sont bien des nigauds /
Salaires 2014 : il n'y en aura pas pour tout le monde /
La modération salariale allemande : un modèle ? /
L’offensive du salariat /
Salaire décent vs salaire minimum : le grand écart /
Salaire décent : "H&M doit aider à l’instauration d’un dialogue social chez ses fournisseurs" /
Carton rouge pour les sponsors de l’Euro 2016 /
Comment mettre en place un salaire vital /
Au Royaume-Uni, Ikea s’engage à verser un salaire décent à ses employés /


Sites Internet et articles / Corrélats /


Des salaires décents pour manger ou boire autrement ?
Dans un récent colloque où il était beaucoup question de bien-être au travail, beaucoup de questions furent abordées, mais pas celles du salaire, même pas sous l'angle de la reconnaissance sociale…

Il est vrai que la politique des bas salaires à peine suffisants pour ne pas crever de faim à la condition de bouffer de la merde ne date pas d'hier et qu'elle n'est probablement pas prête de se terminer si comme je l'apprends, à l'instant, Sarkozy débloque 360 milliards d'euros pour les banquiers quand je croyais la France en faillite…


Il y a une trentaine d'années, le credo d'une chaîne de grands magasins états-uniens était que, pour pratiquer une politique de prix très bas pour des produits de qualité médiocre, il fallait une politique de salaires de misère, et d'abord dans ses magasins, seule capable d'amener une clientèle fidèle pour la raison première qu'elle n'aurait ni le choix, ni surtout les moyens d'aller ailleurs. La boucle était bouclée.

C'était aussi il y a une trentaine d'années (déjà) que j'avais tenté d'expliquer à une des dames chargées de faire le ménage dans notre établissement scolaire, c'est-à-dire de balayer l'amphi, de laver les couloirs et de vider nos corbeilles à papier, qu'elle concourait pleinement à la formation de nos étudiants pour deux raisons au moins : à savoir que je n'aurais pas aimé faire cours dans des locaux sales et que je n'aurais sans doute pas aimé les nettoyer avant ! Aussi je concluais en proposant que nous ayons le même salaire puisque que nous concourions à une même tâche (j'allais écrire œuvre !) ou plus exactement qu'elle ait le même salaire que le mien puisque, à l'évidence, le sien était indigent.

Cette idée n'eut pas l'heur de la convaincre pour la raison que nous n'avions pas fait les mêmes études et je ne pus vraiment la convaincre en lui démontrant que nous avions les mêmes besoins thermodynamiques autant sur le plan matériel et énergétique (manger, boire, avoir un toit, se chauffer, s'habiller, etc.) que sur le plan de l'information (lire, écrire, se promener et voyager, écouter ou jouer de la musique, se servir d'un ordinateur, aller au cinéma, etc.).

Je n'ai jamais cru que les salaires devaient servir à autre chose que d'assurer les besoins élémentaires que nous aurions assuré autrement en allant à la chasse ou à la pêche. Je n'ai jamais cru que les salaires devaient être importants pour justifier des gabegies consommatrices surtout quand je regarde autour de moi et que je vois autant de gens en grande difficulté aussi bien parce qu'ils mangent mal, vivent mal, bossent mal, lisent mal, parlent mal, ne regardent que des conneries et finissent par crever mal. Et je ne parle pas des pays où, pour assurer nos gabegies consommatrices, les gens crèvent de faim ou s'entretuent.

Je crois que les salaires doivent avant toute chose assurer une véritable dignité à chacun. Et la dignité ne se mesure jamais à la cylindrée de la voiture, à la taille du téléviseur ou à la surface de la maison et du jardin. La dignité se reconnaît au travers des apports sociaux qu'un individu peut prétendre apporter. Tout le monde ne peut pas apporter pareillement parce que tout le monde n'est pas pareillement instruit, cultivé, capable, adroit, inventif, intuitif, raisonné, créatif, altruiste, généreux, savant, sociable, etc.

Et la dignité ne peut s'épanouir qu'à partir du moment où l'individu la ressent parce qu'il a un toit, un emploi digne, un salaire suffisant pour ses besoins thermodynamiques et le petit plus qui lui permette de se consacrer à exercer sa dignité. Chacun devrait avoir le respect dû à son être social davantage qu'à son avoir social.

Mais pour imaginer que les salaires soient les tremplins de l'épanouissement de chacun dans leur sphère privée autant que sociale, il faut opérer trois révolutions essentielles :

La première étant de redéfinir la question de la propriété ou plus exactement de l'appropriation et particulièrement de celle du travail social ;

La deuxième étant de redéfinir le lien de subordination monojectif qui lie le tenant du capital (généralement acquis par appropriation du travail social) au salarié ;

La troisième étant de repenser la question du travail non plus dans une perspective productiviste, marchande et d'enrichissement, mais dans la perspective écosociosystémique, c'est-à-dire en prenant en compte les contraintes de ressources, de pollution, de recyclage des déchets, de contraintes climatiques ou autres ; dans un espace multidimensionnel où les dimensions politiques n'aboutiront plus automatiquement à ne considérer l'importance des pays qu'au seul poids de leurs équipements militaro-industriels ; ou bien encore où les dimensions culturelles n'aboutiront plus seulement à ne s'intéresser qu'aux pays peuplés de blancs et de confession judéo-chrétienne.

Penser l'avenir autrement que dans une perspective consumériste et d'appropriation des biens et des personnes pour y parvenir… C'est très certainement possible… Espérons simplement que ce ne soit pas sous la conduite et avec les méthodes de quelques illuminés comme on en a connu ces cents dernières années.




Si la question du salaire minimum mérite d’être posée autrement qu’en termes de seuil de pauvreté à peine franchi… celle du salaire maximum doit l’être également. 

En moins de 20 ans, c'est-à-dire depuis 1990 environ, l’écart entre le salaire minimum et le salaire d’un patron du CAC 40 est passé de 50 à 250, en moyenne, plus de 500 pour certains. Cette dérive n’a aucune justification autre qu’une perte de valeurs dont on connaît bien aujourd’hui le résultat au travers des crises financières, économiques, écologiques, sociétales, culturelles, philosophiques, etc.  

Autant il est concevable qu’il puisse exister des écarts raisonnables de salaire pour diverses raisons : niveau d’études, prises de risques, responsabilité, engagement et plus value sociale, etc. autant les écarts qui se sont mis en place aujourd’hui ne sont pas admissibles. 

Ça n'est pas tout à fait un hasard si la plupart des démocraties occidentales ont connu, dans le même laps de temps, des dérives qui en ont fait des ploutocraties. Ça n'est pas non plus un hasard si le président « qui vous savez » s'est augmenté, dès sa prise de fonction de 172 %, qu'il n'a jamais pu trouver le milliard qui aurait financé le revenu de solidarité active, mais a su trouver 370 milliards pour ses amis banquiers. 

In fine, la seule vraie question qui devrait être posée n'est pas de savoir si l'on va continuer à offrir des sommes astronomiques à des patrons pour qu'ils continuent à engraisser des actionnaires, mais si on est capables de recréer des entreprises capables d'apporter des réponses convaincantes en matière de biens d'équipements, de protection des ressources, d'économie d'énergie, de protection de l'environnement, de traitement et de recyclage des déchets, d'offre d'emplois et de services, en un mot de développement durable ?





La multinationale du XXIe siècle

Wal-Mart à l'assaut du monde

Le Monde diplomatique / Janvier 2006

En 1992, le président des États-unis eut cette formule : " Le succès de Wal-Mart est le succès de l'Amérique. " Désormais, la multinationale de la distribution est devenue la plus grosse entreprise du monde. Et le dumping social qu'elle pratique - elle vient d'être condamnée à 172 millions de dollars d'amende pour avoir refusé à ses employés une pause déjeuner - contamine l'économie occidentale. Ainsi, au nom de la lutte contre Toyota, General Motors, qui a déjà annoncé 30 000 suppressions d'emplois, entend imposer à ses ouvriers une baisse des salaires, et à ses fournisseurs une réduction de prix. Delphi, le plus gros équipementier américain, voudrait carrément payer ses salariés 9,50 dollars de l'heure au lieu de… 28 dollars actuellement.

Par Serge Halimi

" Des haillons à la fortune " : cette définition rituelle du " rêve américain " de mobilité sociale doit dénicher en permanence son lot de jolies histoires qui entretiendront l'illusion commune. Ce fut John D. Rockefeller, petit comptable à Cleveland, métamorphosé à 31 ans en patron du pétrole le plus puissant du monde. Ce fut Steve Jobs quittant l'université sans diplôme pour fonder dans son garage une société, Apple, qui rendit le jeune Californien milliardaire à l'orée de son trentième anniversaire.

Au tour de Wal-Mart à présent, mais en plus grand. Au départ, une petite boutique dans un des États (l'Arkansas) les plus pauvres du pays. À l'arrivée, un chiffre d'affaires tournant autour de 310 milliards de dollars en 2005, une famille dont quatre des fils comptent au nombre des dix personnes les plus riches de la planète, une chaîne d'hypermarchés devenue à la fois la plus grosse entreprise du monde - elle a dépassé ExxonMobil en 2003 - et le premier employeur privé. Les seules ventes de Wal-Mart représentent 1 CD acheté aux États-unis sur 5, 1 tube de dentifrice sur 4, 1 couche-culotte sur 3. Et, de façon plus significative, 2,5 % de l'ensemble du produit national brut (PNB) américain (1) ! Plus riche et plus influente que cent cinquante pays, l'entreprise doit aux règles qu'ils ont mises en place le pouvoir qu'elle exerce aujourd'hui.

À ce niveau de puissance, inutile en effet de s'étonner que la plupart des transformations (économiques, sociales, politiques) de la planète aient trouvé leur pendant - parfois aussi leur origine, leur courroie de transmission, leur accélérateur - à Bentonville, dans l'Arkansas, siège de la firme. Combat contre les syndicats, délocalisations, recours à une main-d'œuvre surexploitée que la déréglementation du travail et les accords de libre-échange rendent chaque année plus prolifique : c'est le modèle Wal-Mart. Pression sur les fournisseurs pour les contraindre à serrer leurs prix en comprimant leurs salaires (ou à s'implanter à l'étranger) ; flou des missions pour favoriser l'enchaînement des tâches et pourchasser ainsi le moindre temps mort, la moindre pause : c'est le modèle Wal-Mart. Construction de bâtiments hideux (les " boîtes à chaussures ") achalandés par l'armada des 7 100 camions géants de l'entreprise, roulant et polluant 24 heures sur 24 afin de bourrer à l'heure dite les coffres des millions de voitures alignées dans les parkings immenses de presque chacune de ces 5 000 grandes surfaces que la multinationale exploite : c'est le modèle Wal-Mart.

Et puis, quand les syndicats contre-attaquent, quand les écologistes se réveillent, quand les clients enfin mesurent ce que " les prix les plus bas " leur dérobent, quand des artistes oublient un instant de se vendre pour relayer le mouvement populaire, quand des citoyens font barrage à l'installation de nouveaux cubes de béton sur leurs territoires (lire " Résistances populaires " ), c'est encore Wal-Mart, qui, cette fois, recrute d'anciens " communicants " de la Maison Blanche, démocrates ou républicains, et leur enjoint de blanchir l'image de l'entreprise, de saturer les médias (2). Ils diront : désormais, Wal-Mart est " éthique " ; elle ne cherche qu'à créer des emplois - certes médiocrement payés, mais mieux vaut peu que rien, et les clients aiment tant les prix bas... Ils ajouteront que la quête obstinée de rendement a permis d'améliorer la productivité nationale. Et que dorénavant l'entreprise défendra l'environnement comme elle a secouru les victimes de l'ouragan Katrina. Exploitation, communication : un modèle, encore... Au fond, comment s'en étonner vraiment ? On ne devient pas la plus grosse entreprise du monde par hasard, uniquement parce que, quarante ans plus tôt, le fondateur Sam Walton (décédé en avril 1992, quelques jours après avoir reçu des mains de l'ancien président George Herbert Bush une des plus hautes distinctions américaines) a eu l'illumination de vendre des pastèques sur le trottoir du magasin et d'offrir en même temps aux enfants de ses clients des promenades à dos d'âne sur le parking (3).

Profiter du libre-échange

Le premier Wal-Mart ouvre en 1962, à Rogers en Arkansas, dans une zone rurale et délaissée. Neuf ans plus tard, l'entreprise a élargi sa sphère d'influence à cinq États. Les premiers marchés qu'elle dessert, de faible densité, sont ignorés des grands distributeurs : Wal-Mart y assoira son monopole avant de s'étendre ailleurs. Elle privilégie la périphérie des centres urbains pour profiter à la fois de la clientèle des villes et du prix plus bas des terrains. Anticipant en 1991 l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena) que le président William Clinton, ancien gouverneur de l'Arkansas, fait ratifier deux ans plus tard (4), le Petit Poucet de Bentonville s'internationalise et débarque au Mexique. Le Canada suit en 1994. Puis viennent le Brésil et l'Argentine (en 1995), la Chine (en 1996), l'Allemagne (en 1998), le Royaume-Uni (en 1999). En 2001, les recettes de Wal-Mart dépassent le PIB de la plupart des pays, dont la Suède. Carrefour, numéro deux du secteur (72 milliards d'euros en 2004), que Wal-Mart a envisagé de racheter en 2004, est plus présent à l'international. Mais l'entreprise fondée par Sam Walton se prévaut d'un atout maître : les 100 millions d'Américains qui iraient désormais chercher les " everyday low prices " (" les prix chaque jour plus bas ") qu'elle leur propose.

Plus bas, ils le sont. En moyenne de 14 % (5). Mais à quel prix ? c'est toute la question. La réponse diffère selon qu'on se soucie de l'individu-client à l'affût des meilleures affaires, ou plutôt des salariés des fournisseurs d'une entreprise assez puissante pour imposer à chacun de tenir - et de réduire - ses coûts. Pour que le client de Wal-Mart soit comblé, le travailleur doit souffrir... Pour que les prix de Wal-Mart et de ses sous-traitants soient toujours les plus bas, il faut aussi que les conditions sociales se dégradent alentour. Et mieux vaut par conséquent que les syndicats n'existent pas. Ou que les produits viennent de Chine (lire " Petites mains du Sud pour firme du Nord ") .

La schizophrénie du client qui économise avec un tel acharnement qu'il contribue chemin faisant à appauvrir le producteur qu'il est aussi peut paraître théorique et lointaine. Compte tenu de la puissance que Wal-Mart exerce (8,5 % des ventes de détail des États-Unis, hors automobile), la contradiction devient vite réelle et immédiate. Ainsi, la firme de Bentonville se targue des " 2 329 dollars par an " qu'elle " permet d'économiser aux familles qui travaillent " ; elle affirme avoir accru en 2004 le pouvoir d'achat de chaque Américain de 401 dollars en moyenne et, la même année, permis la création, directe ou indirecte, de 210 000 emplois (c'est l'idée que l'argent économisé par ses clients a été affecté à d'autres consommations et a donc dopé l'activité ailleurs).

Les adversaires de la multinationale ont en tête des indicateurs moins affriolants. Les prix bas ne tombent pas du ciel ; ils s'expliquent pour partie par la baisse, de 2,5 % à 4,8 %, du revenu moyen des salariés dans chacun des comtés des États-Unis où la multinationale s'est installée. La firme déprime les rémunérations là où elle se déploie. Elle crée les conditions des " everyday low prices ". Au passage, elle multiplie le nombre des clients qui n'auront bientôt d'autre recours que de devoir économiser dans ses rayons.

Car, entre le pot de fer de la distribution et les pots de terre de la sous-traitance, des employés de la multinationale, des grandes surfaces rivales, le " jeu du marché " opère un triple effet de déflation salariale. D'abord, à cause de la domination d'une entreprise peu prodigue envers ses " associés " (le terme d'usage). Ensuite, à cause de la destruction de la plupart de ses concurrents ou de l'obligation qui leur est faite pour survivre de s'aligner sur son moins-disant social. Enfin, et surtout, à cause des oukases que Wal-Mart exerce sur ses fournisseurs, États compris, dont elle détermine souvent de fait les prix (en 2002, elle achetait par exemple 14 % des 1,9 milliard de dollars de produits textiles exportés aux États-unis par le Bangladesh).

Au fil de ses pérégrinations, la firme de Bentonville n'a jamais renoncé à deux de ses caractéristiques d'origine : le paternalisme et l'aversion pour les syndicats. Dans le Sud américain, les États les plus pauvres - en particulier l'Arkansas du temps où M. Clinton en était le jeune gouverneur - se sont régulièrement vantés de la médiocrité des rémunérations locales pour attirer les investissements des entreprises. Les choses sont tout à fait simples pour les 1 300 000 " associés " de Wal-Mart aux États-unis: il n'y a pas de syndicats. Mme Mona Williams, porte-parole de l'entreprise, s'en est expliquée : " Notre philosophie est que seuls des associés malheureux voudraient adhérer à un syndicat. Or Wal-Mart fait tout ce qui est en son pouvoir pour leur offrir ce qu'ils veulent et ce dont ils ont besoin. " À condition, on l'a compris, de ne pas avoir " besoin " de trop : " Est-il vraiment réaliste, interroge Mme Williams, de payer quelqu'un 15 ou 17 dollars de l'heure pour remplir des rayons (6) ? " Le PDG de l'entreprise, M. Lee Scott Jr, ne remplit pas les rayons. Il a donc reçu 17,5 millions de dollars en 2004.Pour mieux se préserver de syndicats au réalisme incertain, chaque gérant de magasin dispose d'une " boîte à outils ". Dès la première sève de mécontentement organisé, il appelle une ligne rouge qui dépêche par avion privé un cadre supérieur de Bentonville. Plusieurs jours de pédagogie maison suivront, infligés aux " associés " pour les purger des mauvaises tentations (lire " Des "dirigeants à notre service"... ") . En 2000 pourtant, rien n'y fait : le rayon découpe d'une boucherie texane de Wal-Mart s'affilie à une organisation ouvrière. L'entreprise supprime ce service et renvoie les " mutins ". C'est illégal, mais la procédure de recours, qui ne débouche jamais sur grand-chose (la déréglementation est passée par là), est interminable. D'ailleurs elle dure toujours. L'année dernière, les " associés " d'une succursale québécoise veulent eux aussi être représentés par un syndicat. Wal-Mart ferme la boutique et explique : " Ce magasin n'aurait pas été viable. Nous avons estimé que le syndicat voulait altérer de fond en comble notre système d'opération habituel (7). "Ce n'est pas faux. Pour réussir, le modèle Wal-Mart lui impose de payer ses " associés " 20 % à 30 % en dessous de ses concurrents du secteur, mais aussi d'être beaucoup plus chiche qu'eux quand il s'agit de déterminer les protections sociales (maladie, retraite, etc.) sur lesquelles ses employés peuvent compter. Comme souvent avec les patrons libéraux, l'État ou la charité servent de voiture-balais. Après qu'un rapport du Congrès eut estimé que chaque salarié de Wal-Mart coûtait 2 103 dollars par an à la collectivité, sous forme de compléments d'assistance divers (santé, enfants, logement), une étude interne de l'entreprise a admis : " Notre couverture sociale coûte cher aux familles à bas revenus, et Wal-Mart compte un nombre important d'associés et d'enfants d'associés sur les registres de l'aide publique. "

Guerre des supermarchés

Moins de 45 % des employés peuvent en effet s'offrir l'assurance médicale que leur propose l'entreprise ; 46 % des enfants d'" associés " sont soit dépourvus de toute protection, soit couverts par le programme fédéral réservé aux indigents (Medicaid). Profits privés (10 milliards de dollars en 2004), pertes publiques. Forçant un peu le trait, M. Jesse Jackson, candidat démocrate à la Maison Blanche en 1984 et en 1988, a récemment comparé les rayons de la multinationale à des " plantations " lui rappelant les conditions de travail des champs de coton du Sud.

Mais, cette fois, le Sud est en train de gagner la guerre. Celle des salaires. En 2002, Wal-Mart annonce qu'elle va s'attaquer au marché californien et installer dans la région de Los Angeles une quarantaine de ses supercenters où l'on trouve tout, de l'alimentaire à l'accessoire automobile. Réaction des concurrents menacés (Safeway, Albertson) ? Ils exigent illico de leurs employés - représentés par un syndicat, eux - une réduction des rémunérations et des garanties sociales. D'un côté, 13 dollars de l'heure et une bonne couverture médicale ; de l'autre (Wal-Mart), 8,50 dollars et une protection minimale. Le combat était inégal. En octobre 2003, les 70 000 employés des chaînes installées en Californie refusent les concessions qu'on leur réclame et se mettent en grève. Celle-ci dure cinq mois. Lock-out, recrutement de remplaçants : vingt-cinq ans de déréglementation du droit du travail confortent la riposte patronale. Le syndicat cède.

Quand Wal-Mart arrive, les petits commerces ferment. Depuis que la firme s'est installée en Iowa, au milieu des années 1980, l'État a perdu la moitié de ses épiceries, 45 % de ses quincailleries et 70 % de ses confectionneurs pour homme. Empruntant au registre habituel du " populisme de marché " de la droite américaine, l'entreprise assure néanmoins qu'elle ne fait que défendre des consommateurs désargentés qui, légitimement, réclament " les prix les plus bas " à des corporations grassouillettes de producteurs ou de détaillants nantis de rémunérations indéfendables. La multinationale amie du président Bush se prévaut d'être " élue " chaque jour par les dollars de ses clients rangés en files patientes devant les caisses enregistreuses de ses magasins (8).

Pour M. Scott, tout le reste ne serait que vision " utopique " et pastorale destinée à des privilégiés pendant que les sans-grade, eux, " ne pourraient pas accéder à une vie agréable, uniquement parce que d'autres ont arrêté une image particulière de ce que le monde devrait être, au lieu de se soucier d'abord de la méthode la plus efficiente pour servir le consommateur (9) ". Et M. Scott menace à mots couverts : si une localité refuse Wal-Mart, sa voisine l'accueillera. La rebelle subira alors presque tous les inconvénients de la soumise (destruction des commerces de proximité, baisse des salaires) sans profiter d'aucun de ses avantages (emplois, recettes de l'impôt foncier).

Même liberté verrouillée pour les sous-traitants. Tel un Gosplan privé, le plus gros détaillant du monde peut déterminer les prix de ses fournisseurs, les salaires qu'ils versent, leurs délais de livraison. À eux ensuite de se débrouiller, d'employer des clandestins, d'aller se fournir en Chine. Qu'un " accident " survienne, et Wal-Mart pourra toujours prétendre que ce n'est pas directement son affaire, qu'elle est bien sûr outrée d'apprendre ce qui s'est passé... Mais quelle multinationale se comporte différemment ? Aux États-Unis, Sanofi Aventis sous-traite par exemple son nettoyage à une entreprise qui sous-paie ses salariés, ne leur procure aucune assurance-maladie et combat leur droit syndical. Wal-Mart va juste un peu plus loin que la plupart des autres : " Selon le journal mexicain La Jornada, certains [de ses] fournisseurs sont contraints de laisser leur puissant donneur d'ordres fouiller dans leurs comptes pour traquer les "coûts superflus" (10). "

Wal-Mart n'est au fond que le symptôme d'un mal qui va. Chaque fois que le droit syndical est attaqué, que les protections des salariés sont rognées, qu'un accord de libre-échange accroît l'insécurité sociale, que les politiques publiques deviennent l'ombre portée des choix des multinationales, que l'individualisme du consommateur supplante la solidarité des producteurs, alors, chaque fois, Wal-Mart avance...

Serge Halimi.

(1) The Wall Street Journal, 3 décembre 2005.

(2) Par exemple, MM. Michael Deaver, qui conseilla le président républicain Ronald Reagan, et Thomas Mc Larty, qui fit de même avec le président William Clinton. Sur les techniques qu'ils ont employées et auxquelles ils ont recours en ce moment, lire " Faiseurs d'élections made in USA ", Le Monde diplomatique, août 1999.

(3) Anecdote racontée par George H. Bush lorsqu'il remit, en mars 1992, la Presidential Medal of Freedom à Sam Walton.

(4) Mme Hillary Clinton a appartenu au conseil d'administration de Wal-Mart entre 1986 et 1992.

(5) Steven Greenhouse, " Wal-Mart, driving workers and supermarkets crazy ", The New York Times, 19 octobre 2003.

(6) The Wall Street Journal Europe, 7-9 novembre 2003.

(7) International Herald Tribune, 11 mars 2005.

(8) Lire Thomas Frank, Le Marché de droit divin. Capitalisme sauvage et populisme de marché, Agone, Marseille, 2003.

(9) Cité par le Financial Times, 6 juillet 2004.

(10) Dans Walter Bouvais et David Garcia, Multinationales 2005, Danger public, Paris, 2005, p. 325.

" Résistances populaires, par Olivier Esteves
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/ESTEVES/13090

" " Petites mains du Sud pour firme du Nord, par Jean-Christophe Servant
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/SERVANT/13092

" " Des " dirigeants à notre service "..., par Barbara Ehrenreich
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/EHRENREICH/13091




L’article du Prix 2008 / http://www.ajis.asso.fr/article.php3?id_article=1188

"Les nomades du nucléaire"

On les appelle les « nomades du nucléaire ». Ils parcourent la France de centrales en centrales pour effectuer les travaux de maintenance dans les zones les plus radioactives. En quinze ans, leurs conditions de travail et de vie se sont dégradées. Et les experts craignent pour le bilan sanitaire des années à venir. Enquête sur ceux qui se surnomment « les esclaves du nucléaire »

« Le nucléaire ne m’intéresse plus, mais j’ai pas le choix. Faut bien gagner sa vie. » Philippe Caens a 41 ans, dont 20 passées au chevet des centrales nucléaires françaises. Électricien, il exerce son métier aux côtés des agents EDF, dont il partage les difficultés. Mais pas le confortable statut. Son employeur, la société Clemessy, est moins prodigue en avantages sociaux, moins généreuse en salaire.

Désormais attaché à la centrale de Flamanville (Manche), Philippe a aussi connu, pendant quatre ans, « les grands déplacements » à travers la France, de centrales en centrales. De 40 à 60 000 kilomètres parcourus chaque année au gré des arrêts de tranche, ces périodes où les réacteurs sont arrêtés pour maintenance. « Je suis divorcé, comme la plupart de mes collègues ».

Comme Philippe, ils sont 22 000 en France, chaudronniers, électriciens, soudeurs, robinetiers, employés par des sous-traitants. On les appelle les « nomades du nucléaire ». Beaucoup sont nés à proximité d’une centrale, dans des régions où, comme le Nord, le chômage dépasse largement la moyenne nationale. Ils connaissent par cœur les 58 réacteurs nucléaires français, répartis dans 19 centrales. Des milliers de kilomètres de câbles et de tuyaux à vérifier et à réparer dans les zones les plus radioactives.

Ces employés sont payés au Smic, auquel s’ajoutent les primes journalières, de 54 à 60 euros pour couvrir les frais de logement et de nourriture. « On essaie de faire de la marge sur les primes », raconte Philippe, qui avec ses 20 ans d’ancienneté, émarge à 10,50 euros de l’heure. Pour le logement, les plus vieux ont pu investir dans une caravane ou un camping-car. D’autres choisissent les hôtels bon marché, à plusieurs dans une chambre. Il y a aussi la solution du gîte, « c’est le moins désagréable, mais en période de vacances les prix explosent ». Il y aussi ceux qui dorment dans leur voiture, sur le parking de la centrale. « Ceux-là n’aiment pas trop en parler parce qu’ils ont honte, confie Philippe. Je me souviens d’un arrêt de tranche où le responsable des prestataires passait à 6 H 30 le matin sur le parking pour réveiller les gars ».

Autour des centrales, une petite économie locale s’est formée. Dans les campagnes ont fleuri les gîtes, et le long des routes, les marchands de kebab.

Au début des années 90, les sous-traitants assuraient 50 % des activités de maintenance des centrales nucléaires. Ce chiffre s’élève aujourd’hui à 80 %. Une dizaine de grands groupes se partagent le marché. Parmi eux, Vinci, Areva, ou Suez. Ces multinationales disposent chacune de plusieurs dizaines de filiales. Pour un seul arrêt de tranche, 30 à 70 sociétés différentes sont amenées à coopérer. Cela représente plusieurs milliers de prestataires, et jusqu’à cinquante conventions collectives différentes à gérer.

La politique du moins disant

La direction d’EDF affirme appliquer « la politique du "mieux disant". » « Nous on dit que c’est au « moins disant », ironise Yves Adelin, ancien cadre d’EDF, responsable CGT. En fait EDF fixe officieusement un prix. Aux sociétés de proposer moins ».

Et quand le contrat d’une société n’est pas renouvelé, des salariés se retrouvent sur le carreau. C’est ce qui s’est produit en février à la centrale de Cruas (Ardèche). La société CIME qui employait 71 salariés a perdu son contrat au profit de la société Essor. Cette dernière s’était engagée à reprendre tous les employés. Mais au début du chantier, la promesse n’est tenue que pour 45 d’entre eux. Le 14 février, installés dans des caravanes devant l’entrée de la centrale, neuf prestataires ont entamé une grève de la faim pour sauver leur emploi. Elle a duré dix jours. Ils ont finalement obtenu gain de cause.

Pour chaque contrat, EDF paie au forfait. À la société sous-traitante de gérer sa productivité, parfois à la limite de la légalité. Selon une enquête réalisée par le Centre de recherche en gestion de l’école Polytechnique publiée en 2004, « les glissements de planning et des imprévus nécessitent des rattrapages qui peuvent se faire qu’en faisant passer la durée du travail de 8 à 10 heures par jour, en décalant le travail de jour en travail de nuit ainsi qu’en prolongeant le travail dans la semaine pendant le week-end. » Selon l’étude, 80 % des prestataires interrogés en ont fait l’expérience.

En 1990 un arrêt de tranche durait entre 2 à 3 mois. Aujourd’hui les plus longs durent un mois et demi. « Pour les arrêts simples, certains battent des records à 18 jours » précise Yves Adelin. EDF réplique : « la diminution de la durée des arrêts s’inscrit dans le cadre d’une volonté d’améliorer la disponibilité des centrales nucléaires d’EDF. »Pour Yves Adelin, « en clair, 24 heures d’arrêt de tranche c’est une perte d’1 million d’euro pour EDF. Il y a 58 tranches par an en France. Faites le calcul. Sur toute la France si vous gagnez une journée d’arrêt de tranche, c’est 58 millions d’euros de gagné pour EDF. C’est pas des petites sommes ».

« Rien n’est calculé pour nous »

Marc Duboile, marié, un enfant, a 45 ans. Il est magasinier, salarié de la société Techman. Il travaille depuis huit ans dans le nucléaire : « Rien n’est calculé pour nous. On n’a pas toujours de place sur les parkings. Souvent, le premier jour du contrat on attend des heures que nos autorisations d’accès soient validées parce que pour plusieurs milliers de gars, il n’y a que deux ou trois guichets mis à disposition. Et puis, vous venez de faire 800 Km depuis chez vous et on vous dit qu’il n’y a pas de casiers prévus pour vous changer. Sans parler du matériel, on attend encore des heures avant de pouvoir travailler parce que EDF ne nous donne pas les outils ».

En 2006, l’inspecteur général pour la sûreté nucléaire et la radioprotection, mandaté par EDF, alerte la direction : « J’ai été surpris, écrit-il dans son rapport, en arrivant sur certains sites en début d’arrêt de tranche de rencontrer des prestataires qui déploraient le manque d’outillages en zone nucléaire. Les marchés nationaux existent, et je m’interroge donc sur l’origine de cette carence qui donne dès le départ une piètre idée de l’organisation logistique des sites ».La direction d’EDF reconnaît qu’aujourd’hui encore « des difficultés ponctuelles peuvent exister sur certains sites. »

Plus de 80 % des prestataires veulent arrêter

Depuis 1996, le centre de recherche en gestion de l’école Polytechnique effectue, à la demande d’EDF, une enquête annuelle sur le moral des nomades du nucléaire. Ces enquêtes sont confidentielles. Une seule a été présentée aux syndicats, en 2005. Elle établissait que 84 % des prestataires interrogés souhaitaient quitter l’industrie du nucléaire. La direction d’EDF confirme ce chiffre, mais s’en défend : « D’autres études montrent au contraire un fort taux de satisfaction de la part des entreprises prestataires du secteur nucléaire ». Mais lorsque l’on demande de consulter ces enquêtes, la direction est gênée : « Elles ne sont malheureusement destinées à un usage externe. »

En 1993, 18 % de ces « intermittents du nucléaire » présentaient une symptomatologie dépressive. En 1998 ils étaient 25 %. Autre symptôme inquiétant, en 2003, la mutuelle de la centrale de Paluel (Seine-Maritime) remarquait que 80% des feuilles d’assurance-maladie traitées prescrivaient des calmants.

« Pour les prestataires, c’est une souffrance sociale, observe Yves Adelin. Ils ont le sentiment d’être dévalorisés par rapport aux agents EDF. Pour les agents EDF c’est une souffrance psychologique. Ils ont honte de ce que fait subir la direction aux sous-traitants »

« On est là où ça crache »

À ces conditions de travail s’ajoute un autre problème majeur, sanitaire cette fois : l’exposition aux rayons radioactifs.

Le 4 décembre 1990, le conseil de l’Union européenne adopte la directive Euratom qui impose de diminuer la dose toxique reçue par les travailleurs du nucléaire, de 5 rems par an à 2 rems par an. Seulement quelques mois plus tard, en 1991, EDF publie le « Rapport NOC ». Ses auteurs préconisent de « généraliser la sous-traitance à toutes les activités qui peuvent l’être ». Simple coïncidence ? La direction d’EDF affirme qu’« il n’y a aucun lien ».

Pour Yves Adelin, de la CGT, « EDF avait tout intérêt à sous-traiter les postes les plus exposés. L’entreprise se dédouanait de sa responsabilité par rapport aux pathologies médicales à long terme ».

Les prestataires du nucléaire reçoivent 80 % de la dose collective d’irradiation subie dans l’industrie française du secteur. Cette dose est contrôlée sur chaque prestataire grâce à un film et à un badge dosimétriques qu’ils portent sur eux. Quand la limite est atteinte, c’est « la mise au vert », c’est-à-dire le chômage, en attendant que la dose redescende. « Alors pour garder leur boulot, il arrive que des gars dissimulent leur film et leur badge quand ils sont dans des zones où ça crache » confie Philippe Caens.

L’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) effectue régulièrement des inspections dans les centrales, « mais le suivi des doses dépend de l’employeur. À chaque société de contrôler ses salariés », explique Evangelia Petit, de l’ASN.

« La loi impose aux employeurs de fournir une attestation d’exposition à leurs salariés, précise Michel Lallier, membre du Conseil supérieur de la sûreté et de l’information nucléaires. Le problème c’est que les prestataires changent constamment de centrale et de société, du coup il y a une énorme confusion sur qui doit délivrer ces attestations. On s’aperçoit aujourd’hui que la plupart des gars qui partent à la retraite n’ont pas d’attestation sur la dose toxique qu’ils ont reçue durant leur carrière. Dans 10 ou 15 ans, quand les premiers cancers apparaîtront, ces employés ne pourront pas faire reconnaître leur pathologie en maladie professionnelle. »

À ce jour, aucune étude n’a été réalisée en France sur les risques cancérologiques qu’encourent les prestataires du nucléaire. « Je crains le pire, affirme Michel Lallier. Il n’est pas improbable qu’on se retrouve dans quelques années face à un problème comparable à celui de l’amiante » L’amiante a tué près d’un millier d’agents EDF. 5000 sont contaminés.

Alexandra COLINEAU

Écouter aussi :

Il ne s'est rien passé à Tricastin 1
http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1509

et Il ne s'est rien passé à Tricastin 2
http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1511




À relire surtout en ce jour (14 octobre 2008) au moment où nos très coûteux députés votent 360 milliards d'euros aux banquiers...

Instaurer un revenu d'existence contre l'exclusion

Par Yoland Bresson / LE MONDE DIPLOMATIQUE | FÉVRIER 1994 | Pages 10 et 11

http://www.monde-diplomatique.fr/1994/02/BRESSON/221

RÉFLÉCHISSANT sur la grande crise de 1929, John M. Keynes proposa de changer le mode de répartition des revenus et de parier sur l'injection de pouvoir d'achat, permettant ainsi une nouvelle régulation adaptée aux trente années de croissance forte d'après guerre, dominée par le souci de la production de masse et par la lutte contre la rareté.

Et voilà qu'aujourd'hui le salariat, la puissance du capital technique et la politique keynésienne ont trop bien réussi ! Alors que la capacité de produire en abondance biens et services risque de nous étouffer, voilà qu'on nous propose seulement le retour à la conception frileuse et comptable des années d'avant Keynes, des années de pénurie où l'enjeu économique se résumait à vaincre, sans trop de heurts, la rareté !

Soulignant l'efficacité économique de la régulation par le marché, les zélateurs du néolibéralisme proposent les remèdes du début du siècle pour régler les difficultés d'aujourd'hui et organiser demain. En 1929, ils ont échoué, et les voilà qui recommencent, au risque de condamner la société à accoucher, dans la violence, de nouvelles formes d'organisation, affichant mépris - ou indifférence - à l'égard des exclus, chaque jour plus nombreux.

La valeur réelle de l'unité de temps est la même pour chaque individu. Une année d'enfant, une année de vieillard, une année d'époux au foyer, une année de salarié, de chômeur ou de patron, c'est une année d'être humain. Le temps est identique pour tous.

Mais alors, pourquoi les revenus sont-ils inégaux si la valeur d'usage du temps est identique pour tous les hommes ?

Tout simplement parce que les revenus ne sont pas une mesure de la valeur réelle du temps, mais seulement de sa valeur d'échange. Chaque année d'être humain doit avoir une même expression réelle en monnaie (pour que la monnaie puisse servir de langue commune), mais chaque individu exploite cette année différemment. Selon le temps consacré, selon la façon dont il vend et échange ce temps, selon les opportunités saisies et la compétence mise en jeu, une année réelle d'homme peut avoir des valeurs d'échange très différentes.

Chaque revenu monétaire comporte deux parts, l'une correspondant à la valeur du temps - identique pour tous -, l'autre à la valeur d'échange liée, elle, à la performance et à l'utilité reconnue par le marché au temps contraint. La valeur du temps est la mesure du revenu d'existence. La valeur d'échange est la mesure du revenu d'activité.

Tous les revenus observés constituent l'addition des revenus d'existence et des revenus d'activité. La répartition de ces revenus permet, par un calcul économétrique, d'isoler le montant du revenu d'existence que, pour la France, divers travaux évaluent à 1 575 F par mois et par personne (1).

La reconnaissance de l'existence et de la dignité de chaque être humain implique de lui donner l'équivalent monétaire de son unité de temps - le revenu d'existence - afin de l'engager à participer aux échanges de temps par la médiation de la monnaie. Chacun est libre de son usage : libre de s'en contenter, ou d'en profiter pour choisir son activité, pour participer à des équipes productives afin d'échanger son temps différemment.

En contrepartie, chacun obtiendra, outre cette dotation minimale versée à tous (2), des revenus différents qui varieront avec l'activité, la compétence, la performance individuelle, mais aussi avec la performance de l'entreprise, sa capacité à répondre, par des produits adaptés, aux exigences solvables du marché.

C'est la possibilité du travail choisi, dans lequel on s'implique, on s'investit ; les énergies libérées, les motivations retrouvées, sont les plus sûrs moteurs d'une économie dynamique fondée sur le capital humain. Alors la question vient, inévitable : comment y parvenir, où trouver l'argent ?

Le problème posé n'est pas celui de la masse des ressources nécessaires, mais celui de leur répartition. Imaginons une partie de bridge. Nous distribuons au hasard le jeu de cinquante-deux cartes. Mais rien ne nous interdit de changer la règle de distribution. Décidons, par exemple, de donner un as à chaque joueur. Il nous faut isoler d'abord les quatre as, les distribuer, puis prendre les quarante-huit cartes restantes et procéder comme de coutume. Le jeu peut rester le même.

Qui perd à cette nouvelle distribution ? Les extrêmes. Et d'abord le champion, qui trouve devant lui des joueurs ayant chacun une forte carte. Comme l'employeur, qui offrira un emploi à un demandeur, porté par son revenu d'existence, si modeste qu'il soit, - à faire mieux valoir ses choix. Il peut attendre de meilleures occasions, au lieu d'être obligé d'accepter au plus vite l'offre qui lui est faite. Le joueur très faible y perd aussi, car il ne peut plus imputer à la seule malchance ses échecs successifs, et doit mieux prendre ses responsabilités.

Des avances du système bancaire

La difficulté de modifier la répartition des revenus vient de ce qu'il faut opérer le changement tout en continuant à jouer une partie entamée et jamais terminée.

Parmi les nombreuses modalités possibles, on peut en présenter une qui nous semble immédiatement réalisable, tout en garantissant l'efficacité de l'économie. À raison de 1 575 francs par mois pour cinquante-huit millions de citoyens, le montant total du revenu d'existence s'élève à près de 1 100 milliards de francs. Pour un programme de transition étalé sur cinq ans, il faut, chaque année, injecter 220 milliards.

En opérant ainsi, chaque Français ayant ouvert un compte d'existence dans la banque de son choix le verra créditer de 300 F par mois la première année, puis de 600 F la deuxième année, et ainsi de suite. Les 220 milliards pourraient être prélevés par emprunt de l'État sur l'épargne accumulée, ou financés par l'augmentation du déficit budgétaire. Ou bien, solution qui nous paraît préférable, couverts par une avance de l'ensemble du système bancaire. Cette avance porterait intérêt faible, mais à un horizon quasi illimité. Si le taux est de 1 %, les banques ayant ainsi avancé 220 milliards la première année recevront 2,2 milliards d'intérêts à se partager au prorata des comptes d'existence qu'elles gèrent. Ces 2 milliards sont payés par l'État, en puisant dans les crédits rendus disponibles par la réduction des charges concomitantes, telles que la suppression des allocations familiales (chaque enfant ayant, en effet, droit au revenu d'existence). Car si ce revenu se substitue, en totalité ou en partie, à toutes les allocations de situation, les prélèvements qui les alimentent sont cependant maintenus.

L'année suivante, les banques recréent 220 milliards. Les 440 milliards de revenu d'existence sont pourvus pour moitié par les prélèvements et, pour l'autre moitié, par la nouvelle création monétaire bancaire, et ainsi de suite. Au terme de cinq années de transition, on peut estimer à environ 260 milliards le surcoût du revenu d'existence par rapport à ce qui est déjà alloué par l'État sous des formes et des guichets multiples. Un somme qui sera obtenue par la croissance des revenus monétaires sur lesquels sont assis les prélèvements. Les salariés qui, dans leurs revenus actuels, reçoivent déjà le revenu d'existence - puisqu'un salaire aujourd'hui de 10 000 F se décompose, en réalité, en 1 575 F de revenu d'existence et 8 425 F de revenu d'activité - pourraient considérer la dotation fournie par le système bancaire comme le substitut d'augmentations de salaires versées par les employeurs.

Ainsi, au terme des cinq ans, le salarié à 10 000 F serait passé à 11 575 F dans lesquels, maintenant, les 1 575 F de revenu d'existence sont payés par la collectivité et les 10 000 F de revenu d'activité versés par l'employeur. C'est dire que, pendant toute la période de transition, les charges supportées par les entreprises pourraient rester constantes, n'hypothéquant donc pas leur capacité concurrentielle par rapport à celles d'autres pays. Rien n'interdit d'accompagner cette transformation de la distribution des revenus, pendant la phase de transition, d'une modification des mécanismes de prélèvement, de changements d'assiettes, de taux incitatifs d'aménagements choisis du temps de travail, etc.

Le système bancaire pourrait-il se montrer réticent à participer à l'opération ?

C'est peu probable car il y trouvera aussi son intérêt. S'il est vrai que les prêts font les dépôts, les dépôts permettent aussi les prêts. La participation des banques est alors conforme aux lois du système, et elles devraient plutôt se faire une concurrence acharnée pour attirer les clients et leurs comptes d'existence. Sans parler de l'avantage indéniable que constitue l'intérêt annuel perçu. Il s'agit, en somme, pendant la période transitoire, d'un investissement collectif visant à innover socialement et à renforcer les cohésions entre les citoyens. Cette transition qui - soit dit au passage - ne modifie en rien la nature du système économique, ne présente pas de grands risques. Elle peut être appliquée dans un seul pays, la France par exemple, sans attendre un hypothétique accord de ses partenaires.

Pour une véritable convergence européenne

CERTAINS avancent que l'instauration d'un revenu d'existence inconditionnel coupe le moteur de l'effort et que les citoyens se " laisseraient vivre ". Mais ils en seraient vite informés, et collectivement sanctionnés. Car le revenu d'existence est calculé sur les ressources. Si, contrairement à l'attente, les activités, au lieu de se développer, se ralentissent, les ressources collectives baisseront, et le revenu d'existence avec lui.

A l'échelle européenne, la proposition d'un revenu d'existence tendant à replacer l'homme et sa dignité au centre de l'organisation sociale est certainement de nature à susciter un sentiment d'unité. Et l'objectif d'une monnaie unique, l'écu, passera, au moins momentanément, dans chaque pays par un bi monétarisme de fait. À terme, la monnaie ne sera vraiment unique que lorsque les valeurs du temps, évaluées dans cette monnaie, se seront unifiées à travers tous les pays de la Communauté. Voilà ce que sera vraiment la convergence.

En attendant, les différences nationales des valeurs du temps exigeront des variations des taux de change pour les ajuster. Ainsi, l'allocation des revenus d'existence - d'un montant adapté à chaque pays - pourrait être servie soit en monnaie nationale, soit en monnaie commune. S'il existe deux monnaies circulantes, il est tentant d'affecter l'une d'entre elles à la cohésion sociale et l'autre à la stimulation de l'activité économique. Dans cette éventualité, la loi de Gresham (" la mauvaise monnaie chasse la bonne ") exercera toujours ses effets. C'est-à-dire que celle qui apparaîtra comme la meilleure réserve de valeur, la monnaie forte, sera plutôt épargnée et capitalisée, tandis que la monnaie faible sera vite dépensée.

Il semble donc naturel d'affecter préférentiellement la création de monnaie nationale au revenu d'existence. Ce choix présente un double avantage : il réserve à chaque pays la responsabilité d'assurer la cohésion sociale de ses ressortissants, et il réduit la tentation des plus riches à exploiter le revenu d'existence comme un surplus d'épargne grâce auquel ils accroîtraient encore leurs capacités à profiter de rentes supplémentaires.

Le revenu d'existence peut aussi constituer une piste pour remédier à l'échec patent de l'aide internationale aux pays du tiers-monde. Que de milliards de dollars déversés sur les pays pauvres, mais qui, filtrés par une succession d'écrans, ne parviennent que sous forme de miettes aux populations.

Qu'arriverait-il si cette aide était distribuée, comme en pluie, directement à chaque citoyen adulte, et ce afin d'éviter les conséquences démographiques d'une natalité déjà trop forte ? Un peu de monnaie irriguerait en profondeur ces économies et permettrait aux nombreux trocs de temps de se multiplier. Déjà, l'extraordinaire et spectaculaire capacité des habitants du tiers-monde à réutiliser des objets usés et à inventer des activités insoupçonnées est le signe d'une vitalité qui ne demande qu'à s'exprimer.

Aucune difficulté technique de mise en place ne peut être opposée au projet d'allouer directement et également l'aide internationale à chaque individu.

En deux siècles, l'Europe et l'Occident ont répandu le salariat sur toute la planète. Ce fut indiscutablement un progrès pour l'humanité, mais ce n'est pas une fin.

Le moment n'est-il pas venu de considérer chaque être humain comme une personne disposant d'un droit inaliénable à recevoir une dotation monétaire inconditionnelle et, par là, de s'intégrer à la communauté humaine, de participer, par le jeu des échanges matériels et immatériels, à un même projet ?


YOLAND BRESSON.

(1) Lire, de Yoland Bresson, l'Après salariat. Une nouvelle approche de l'économie, deuxième édition, Economica, Paris, 1993, et le Partage du temps et des revenus, Economica, Paris, 1994 ; ainsi que Bruno Lévy, " La pauvreté dans quatorze pays de l'OCDE, mesurée par la valeur temps ", communication présentée au quatrième congrès du Basic Income European Network, tenu en septembre 1992.

(2) Il n'est, bien entendu, pas question de diminuer le montant du revenu mini mal d'insertion (RMI), qui se situe actuellement à 2 146 F. Ce montant se décomposerait en un revenu d'existence (1 575 F) et un revenu d'insertion (571 F). Notons que, pour un ménage, un double revenu d'existence (3 150 F) est supérieur à un RMI. * Doyen de la faculté de sciences économiques et de gestion de Saint-Maur (université Paris-XII). DR CAMILLE PISSARRO. - " Turpitudes sociales " (1890)




Conférence de presse du 20 juin 2005

Aucune justification pour ces salaires exorbitants

Les salaires extravagants versés à certains dirigeants d'entreprise traduisent une défaillance du marché. En effet, les mécanismes de fixation des salaires qui s'appliquent aux travailleurs ne fonctionnent pas pour les administrateurs ni pour les membres de la direction. Afin d'éviter une nouvelle escalade, la législation doit prévoir des règles strictes en matière de transparence. Pour Travail.Suisse, l'organisation faîtière des travailleurs, la transparence constitue un instrument indispensable si l'on veut pouvoir mener un nouveau débat sur la répartition des salaires au sein des entreprises.

Hugo Fasel, Conseiller national et Président de Travail.Suisse

Au cours des dix dernières années en Suisse, le rapport entre le salaire le plus bas d'un travailleur et le revenu du chef de la direction a explosé. De fait, l'écart salarial a dépassé la limite de 400 contre 1. La guilde des managers prétend justifier ses revenus à millions à coups d'arguments fallacieux tels que les énormes exigences en matière d'expérience, la formation, la force de caractère, la volonté de performance et la grande disponibilité à prendre des risques. Pourtant, les managers oublient que ces exigences s'imposent non pas seulement à eux-mêmes, mais bien à tous les salariés de l'entreprise.

Les dirigeants en proie à une défaillance du marché

Lorsqu'il s'agit de nommer des PDG, des membres de la direction et du conseil d'administration, le mécanisme du marché ne joue pas. Car il s'agit d'un cartel, où tout le monde se connaît et se gratifie mutellement de mandats et d'augmentations de salaire. Dans ces sphères-là, la politique habituelle des entreprises consistant à maintenir aussi bas que possible les frais - et donc les salaires - du personnel n'a pas cours. En fait, les dirigeants ont intérêt à placer haut la barre de la rémunération versée à leurs camarades de combats ou à leurs concurrents puisque le revenu de ceux-ci garantit leur propre augmentation ! Des conseillers salariaux externes sont mandatés pour justifier ces prétentions salariales obscènes.Les performances d'une entreprise ne sont pas l'œuvre d'un seul

La journée d'un dirigeant d'entreprise ne compte que 24 heures, quelle que soit l'ampleur de la besogne abattue. Comment se fait-il alors que la journée de travail d'un manager ait 400 fois plus de valeur que celle d'un salarié moyen ? En règle générale, les bons résultats d'une entreprise ne sont pas le fruit du seul travail de quelques rares " top-managers ", mais bien celui des efforts conjoints de tous les salariés. Il ne peut s'agir de l'oeuvre d'un seul puisque la femme de ménage et le collaborateur spécialisé contribuent, eux aussi, à la création de plus-values. D'ailleurs, les 174 millions d'heures supplémentaires effectuées chaque année dans notre pays prouvent que, même sans appointements mirobolants, les salariés font preuve d'une attitude extrêmement dynamique à l'égard du travail. Un employé à plein temps réalise en moyenne 52 heures supplémentaires par année - rémunérées ou non - et cela bien que l'horaire de travail hebdomadaire soit le plus élevé en comparaison européenne.Manager - le boulot le moins risqué

Le manager n'assume pas de risque patronal : contrairement au patron d'entreprise, qui investit son propre capital dans son affaire, les managers sont de simples salariés exonérés de toute responsabilité personnelle en cas de difficultés.

En comparaison avec le personnel de son entreprise aussi, le manager occupe un poste privilégié : avant de perdre son travail, il met d'abord les autres dehors. Phénomène non négligeable, la plupart du temps la bourse réagit positivement aux licenciements en masse. De sorte que les composantes variables du salaire (options, actions) dont bénéficie le manager s'en trouvent majorées. Bien souvent en outre, celui-ci a déjà réglé le montant de son indemnité de départ lors de la signature de son contrat de travail. En revanche, pour le reste du personnel, aucune obligation n'est prévue en ce qui concerne un plan social. La seule voie qu'il leur reste est celle du chômage.

La directive du CO sur la transparence est insuffisanteAlarmé par les scandales comptables et financiers des années passées, le Parlement examine en ce moment la publication des rémunérations versées aux dirigeants d'entreprise. Pourtant, sa volonté d'obtenir davantage de transparence manque de conviction, car le projet de loi s'arrête à mi-chemin. Premièrement parce que le Parlement ne souhaite pas instaurer l'obligation de publier les rémunérations individuelles. Deuxièmement parce que la disposition relative à la transparence ne doit s'appliquer qu'aux entreprises cotées en bourse, et non à toutes les grandes entreprises comptant au moins 200 postes à plein temps ou dont la somme du bilan atteint 20 millions de francs. Troisièmement parce que l'assemblée générale ne doit pas avoir le dernier mot en ce qui concerne la rémunération des membres du conseil d'administration et de la direction.

Dans ces conditions, malgré l'entrée en vigueur du projet de loi du CO, la Suisse demeure à la traîne en comparaison internationale. Les Principes de l'OCDE, la directive de la Commission européenne et la législation appliquée aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne vont beaucoup plus loin.

Intervenir contre l'écart salarial grandissant

Croire que la disposition relative à la transparence va résoudre le problème des salaires démesurés des managers serait pécher par naïveté. Car les disparités crasses entre les cadres dirigeants et le reste du personnel subsistent, tant sur le plan des salaires que de l'évaluation des performances. Néanmoins, une transparence accrue peut relancer la discussion sur la répartition des salaires au sein de l'entreprise. En menant une enquête sur les salaires des managers dans 25 entreprises, Travail.Suisse apporte sa contribution. Nous souhaitons clarifier des imprécisions, désigner certaines corrélations et combattre les injustices. L'écart salarial au sein des entreprises doit cesser de se creuser.




Oui ! les riches bâtissent leur fortune sur le dos des salariés

http://www.suisse.attac.org/Oui-les-riches-batissent-leur

La rémunération des dirigeants des grandes entreprises (44 millions pour M. Daniel Vasella, record suisse) soulève l'indignation de tous. Mais contrairement à la logique, ce ne sont pas les syndicats ouvriers qui prennent des initiatives pour éviter ce type de dérives, mais bien les associations d'actionnaires (en particulier la bien nommée Ethos) et on verra que ceci est loin d'être innocent.

Une première constatation d'importance peut être faite ici : ce sont les scandales les plus modestes (si l'on peut dire !) qui sont révélés à l'opinion publique. D'autres beaucoup plus ahurissants lui sont cachés, de peur probablement de réveiller chez le "petit peuple" l'instinct de révolte.

Si l'on reste au seul niveau des rémunérations, deux informations sont occultées par la presse. La première est de moindre importance, mais mérite néanmoins d'être signalée : le champion toutes catégories des rémunérations est le gérant d'un fond spéculatif (hedge fund) qui s'appelle John Paulson. Il a gagné 3 milliards de dollars en 2007. Si la valeur d'un individu se mesure à son salaire, il vaut donc 68 Vasella ou plus de 45 000 salariés suisses. En outre, il bénéficie certainement d'un traitement fiscal privilégié (10 % d'impôt s'il est enregistré en Grande-Bretagne, 15 % aux U.S.A)

Mais laissons cela et occupons-nous de choses sérieuses ! Le vrai scandale est encore ailleurs. Il nous est révélé par F. Ruffin dans le Monde diplomatique de janvier 2008. D'après le Fonds monétaire international (FMI), la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) a baissé de 5,8 % entre 1983 et 2006. D'après la Commission européenne, cette part a chuté de 8,6 % au sein de l'Union européenne et de 9,3 % en France. Malheureusement, aucune de ces institutions n'a jugé bon de s'intéresser à la Suisse, mais il n'y a aucune raison pour que la réalité soit différente dans notre beau pays.

Qu'est-ce que cela signifie ? Prenons l'exemple précis de la France : cela signifie que 120 à 170 milliards d'euros (plus de 10 fois le déficit de la Sécurité sociale !) ont été transférés du travail au capital, c'est-à-dire essentiellement aux actionnaires. On comprend pourquoi les actionnaires ont tout intérêt à détourner l'attention sur le salaire des grands patrons, alors qu'ils sont les grands bénéficiaires d'un énorme détournement de richesse.

Nous avons là l'explication du double phénomène maintes fois constaté : les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres.

Les riches deviennent toujours plus riches parce que les chefs d'entreprises se sont trouvés contraints, au cours des 30 dernières années, à donner la priorité aux exigences toujours croissantes des actionnaires (pour des raisons que nous ne développerons pas ici). Il en est résulté, au niveau de l'entreprise, la recherche du profit maximal à court terme et au niveau de la société, l'accumulation du capital qui a permis le développement effarant des marchés financiers.

Les pauvres deviennent toujours plus pauvres et plus nombreux parce que ce qui est distribué aux actionnaires, l'est en grande partie aux dépens des salariés (et des investissements). L'évolution date là aussi d'une trentaine d'années, il y a bien entendu concomitance. Jusqu'à la fin des années 70, les négociations entre le patronat et les syndicats reposaient sur des bases admises tacitement : les salariés obtenaient la compensation du renchérissement et en outre une part (généralement la moitié) des gains de productivité. Willy Boder dans Le Temps écrit à ce sujet :"La logique voudrait que les employés, principaux vecteurs de la productivité, en récoltent directement la majeure partie des fruits". On ne saurait mieux dire et pourtant cette revendication a été abandonnée depuis longtemps par les syndicats. De 1993 à 2005, selon l'Office fédéral de la Statistique (OFS), la productivité a augmenté de 15 % alors que les salaires réels ont progressé de 3,7 %, soit 0,3 % par an. (Un autre problème n'est jamais débattu : l'impérieuse nécessité de remplacer l'indice des prix par un indice du pouvoir d'achat.)

L'exemple de Nestlé nous permettra de nous poser encore quelques questions. En 2007, ce fleuron de l'économie suisse a distribué 8,4 milliards de francs à ses actionnaires, soit 4 milliards de dividendes et 4.4 milliards sous forme de rachat d'actions (ce qui se traduit par une augmentation, en principe correspondante, de la valeur des actions). Les heureux actionnaires de Nestlé bénéficient ainsi d'un rendement brut sur leurs actions de 23 % ! (Rapport de gestion 2007). En outre, le montant ainsi attribué aux fournisseurs de capitaux représente exactement la moitié de la rémunération du travail des 250 000 employés de l'entreprise.

Ici, une question fondamentale que tout le monde se pose sans jamais obtenir de réponse : Comment peut-on justifier le fait qu'une personne puisse devenir riche en mettant simplement à disposition d'une entreprise une certaine somme d'argent et donc sans fournir aucun travail qui soit utile à l'entreprise ?

Il faut préciser ici que l'actionnaire des grandes entreprises actuelles n'est en fait qu'un simple fournisseur de capitaux puisque, dans la pratique, il ne participe aucunement à la gestion. Pour être complet, nous donnerons néanmoins deux justifications, celle qui concerne l'intérêt et celle qui concerne le profit (le dividende reçu par l'actionnaire étant une part du profit dégagé par l'entreprise). Bien entendu, c'est chez les classiques du XVIIIe siècle ( !) qu'il faut aller chercher ces justifications, puisque les néolibéraux se réfèrent toujours à eux pour les grands principes, les économistes actuels n'ayant appris au mieux qu'à jouer avec de puissants ordinateurs.

Au sujet de l'intérêt, il faut rappeler qu'il était condamné par la plupart des penseurs du Moyen Age. Le seul argument donné par les classiques pour légitimer l'intérêt est la préférence à la liquidité : je préfère garder l'argent dans ma poche pour pouvoir l'utiliser comme je veux et quand je veux. Je ne renonce à cette préférence que contre paiement d'un intérêt. Il s'agit donc de la rémunération d'un service. Commentaire : avec le développement des marchés cette justification tombe dans la plupart des cas : les obligations, les actions, les parts de fonds de placement sont aisément et rapidement négociables. En outre, si l'intérêt est la simple rémunération d'un service, on comprend mal que les épargnants reçoivent au maximum 1,5 % de leur banque alors que les actionnaires de Nestlé eux, on l'a vu, touchent 23 % pour un service identique.

Le profit, lui, est défini comme étant la rémunération de l'entrepreneur, c'est-à-dire de la personne qui dirige son entreprise. L'entrepreneur aurait droit a trois types de rémunérations : un salaire pour son travail, un intérêt pour le capital investi dans son affaire et enfin un profit qui est la rémunération spéciale qui tient compte du risque qu'il court. Commentaires : l'actionnaire n'étant pas un entrepreneur cette justification ne peut pas être prise en considération pour lui ; en outre, dans la plupart des cas, il ne court que des risques très limités ; enfin, le risque doit-il être rémunéré ? (L'ouvrier du bâtiment soumis à un risque important d'accident est-il payé pour cela ?)

On le voit, il a fallu toute l'intelligence des grands penseurs pour trouver des justifications sans valeur. Dans un livre d'initiation à l'économie on peut lire : "A côté de cette justification morale du profit, il convient de souligner que, dans notre système économique, le profit est une nécessité." Et voilà, le tour est joué !

Même si l'on admet la nécessité de l'intérêt en tant que paiement d'un service, une autre observation met à jour l'impossibilité des néolibéraux à expliquer ou à justifier certains phénomènes. Si l'on se réfère aux fameuses lois du marché, l'importance de la rémunération des actionnaires ne peut s'expliquer que par la rareté des capitaux financiers disponibles. Or ceux-ci n'ont jamais été aussi abondants. Il y a là une énorme contradiction ! C'est d'ailleurs cette abondance qui explique les bulles spéculatives successives que nous connaissons (crise des "subprime", hausse du prix des matières premières).

Les économistes n'ont donc pas d'explications, ni à plus forte raison de justifications, à donner, parce qu'il n'y en a pas. Il s'agit simplement de l'expression financière du rapport de force existant dans notre société.

Résurgence de la lutte des classes ? Allons donc ! il n'y a plus de lutte ! Il s'agit de l'assujettissement de la population par les riches et les puissants. En ce sens, rien n'a changé depuis l'Antiquité !

Pour terminer citons Pierre Bourdieu :"La précarité s'inscrit dans un mode de domination d'un type nouveau, fondé sur l'institution d'un état généralisé et permanent d'insécurité visant à contraindre les travailleurs à la soumission, à l'acceptation de l'exploitation".

Gérald Mermet






SUR L'ÉGALITÉ DES SALAIRES ET DES REVENUS
http://www.barbery.net/philo/chouette/salaire.htm

Le salaire des grands patrons
http://xerbias.free.fr/blog/index.php/2008/10/31/348-le-salaire-des-grands-patrons

Salaires et performances des PDG
http://www.netpme.fr/metiers/1250-salaires-performances-pdg.html

Oui ! les riches bâtissent leur fortune sur le dos des salariés
http://www.suisse.attac.org/Oui-les-riches-batissent-leur




[ Corrélats : Thermodynamique / ...]



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